Petite et grande politique

Gramsci, penseur marxiste de la modernité et de l’histoire

Juan Dal Maso

Gramsci, penseur marxiste de la modernité et de l’histoire

Juan Dal Maso

Relire Gramsci ? Encore ? C’est le pari réussi que relève Yohann Douet dans "L’Histoire et la question de la modernité chez Antonio Gramsci" qui vient de paraître chez Garnier.

[Illus. Jorit (1963), « Gramsci, Via Canova, Firenze »]

L’ouvrage de Yohann Douet, docteur en philosophie et membre du comité de rédaction de la revue Contretemps, s’inscrit dans la continuité d’une réflexion sur la théorie de Gramsci et les problèmes du marxisme que l’auteur poursuit depuis plusieurs années, tant sur le plan universitaire que politique.

Dans cet ouvrage, Douet propose une étude et une présentation de la conception de l’histoire d’Antonio Gramsci, qu’il reconstruit principalement à partir du traitement de la question dans les Cahiers de Prison, mais aussi en faisant appel à ses lettres et à ses écrits antérieurs.

Dès l’introduction, l’auteur indique qu’il entend discuter d’un ensemble de problèmes que l’on peut regrouper sous les rubriques suivantes : comment périodiser l’histoire ? comment définir la notion d’époque et réfléchir sur ses caractéristiques ? comment penser la modernité ? Ces questions servent de fil d’Ariane à la construction de l’ouvrage et permettent à l’auteur de penser plusieurs autres problématiques fondamentales propres au corpus gramscien : comment Gramsci théorise-t-il l’histoire, la théorie, la politique et leur relation ? Et plus particulièrement, comment pense-t-il le développement des processus historiques de la Renaissance jusqu’à la période de l’entre-deux guerres au XXe siècle ?

Conjuguant les considérations théoriques et les analyses historiques de Gramsci, l’auteur produit une réflexion solide sur les relations entre le marxisme, la modernité et la critique du capitalisme, un réexamen abouti de la conception marxiste de l’histoire et la proposition d’une façon nouvelle d’aborder la philosophie de l’histoire.

À la recherche de l’histoire : Gramsci comme penseur dialectique

Se démarquant à la fois des conceptions traditionnelles de la philosophie de l’histoire, des critiques de l’historicisme formulées par Louis Althusser et ses amis dans Lire le Capital, ainsi que des dérives postmarxistes et postmodernes, Douet souligne qu’alors que « les philosophies de l’histoire dogmatiques impliquent un primat de la logique de l’histoire sur l’action politique, cette dernière cheminant sur la voie tracée par la première, et que des théories de type postmoderne (comme celle de Laclau et Mouffe) sacrifient au contraire l’histoire, réduite à une série discontinue d’agencements socio-politiques singuliers, pour libérer la contingence de la politique, Gramsci défend l’indissociabilité dialectique de l’histoire et de la politique [1] ».

Il est ici très important de prêter attention à l’usage du terme dialectique, car l’un des enjeux les plus originaux de cet ouvrage est précisément d’expliciter la manière dont Gramsci pense en tant que penseur dialectique, en identifiant et en montrant comment le révolutionnaire italien théorise la spécificité de la dialectique dans l’histoire.

Sur cette voie, dans le premier chapitre intitulé « Philosophie de la praxis, sensibilité au multiple et dialectique historique », Douet traite du problème historique chez Gramsci, tant sur le plan ontologique qu’épistémologique.

Du point de vue ontologique, ce qui est central, c’est la compréhension de l’histoire en tant que « processus complexe constitué par les transformations des multiples rapports entre les individus et les groupes qui y sont à l’œuvre ». Pour penser l’histoire en ces termes, il s’agit de combiner « la singularité des situations historiques et le respect de l’ouverture du processus historique » avec « une vision dialectique de ce processus » et « l’ambition théorique d’y saisir des contradictions et l’espoir de les dépasser en une totalité réconciliée » – qui, ajoutons-le au passage, n’est jamais téléologique et productrice de résultats prédéfinis [2].

La pensée de Gramsci sur l’histoire se caractérise donc par une immanence réaliste, autrement dit, toute réalité historique doit être appréhendée à partir de l’ensemble des relations sociales en fonction desquelles se meuvent les êtres humains réels. Cela implique corrélativement, à la fois que la théorie et la pratique constituent une unité et que les conceptions théoriques et idéologiques sont parties intégrantes des processus historiques [3].

Dans cette optique, Douet insiste sur la notion de contradiction réelle, utilisée explicitement par Gramsci dans le C11 §62 et à laquelle il est régulièrement fait allusion dans de multiples passages des Cahiers de Prison, en soulignant que la religion « est la tentative la plus grandiose de réconcilier, sous forme mythologique, les vraies contradictions de la vie historique ». Reprenant à son compte l’idée gramscienne du caractère contradictoire des relations sociales, Douet défend – contre Della Volpe et Colletti et leur critique du concept dans les années 1960 en faveur du mot d’ordre kantien d’« opposition réelle » – que cette notion de contradiction réelle et la présentation des relations sociales comme intrinsèquement contradictoires n’impliquent ni la transposition d’une catégorie logique à l’analyse sociale ni la revendication d’une forme d’incongruité (typique de certaines vulgarisations de la dialectique).

La combinaison entre l’attention portée par Gramsci à la multiplicité et à la singularité des processus historiques et le projet de surmonter les contradictions dans un sens unitaire a été étiquetée par certaines lectures comme l’expression d’un dualisme dans la pensée gramscienne. De ce point de vue certains commentateurs ont attribué à Gramsci un positionnement en même temps anti-économiciste et « essentialiste ». Douet se prononce contre ces positions. Mouffe et Laclos, par exemple, défendent la contingence et l’ouverture du processus historique, mais affirment que la centralité de la classe ouvrière implique une fermeture des possibles du devenir historique et politique. Pour Gramsci, ce type d’accusation n’aurait eu que peu de sens, et ce pour plusieurs raisons. La principale étant que sa vision de la multiplicité et de la singularité des processus historiques est complétée par une démarche théorique plus générale qui cherche à montrer – notamment avec les concepts de traductibilité et d’hégémonie – ce que les processus singuliers de la lutte des classes ont en commun avec des médiations telles que le « bloc historique », l’hégémonie ou l’ « État intégral » (sur lequel nous reviendrons plus tard) et qui sont liées à sa compréhension de la praxis.

Le deuxième chapitre de l’ouvrage, intitulé « L’"historicisme réaliste" de Gramsci et les différences historiques » poursuit la voie empruntée au chapitre précédent dans le cadre de la tension entre multiplicité et totalité et cherche à délimiter l’approche gramscienne sur les époques historiques et leur relation.

Douet met ici en évidence divers aspects de la théorie gramscienne qui permettent une lecture de chaque époque historique dans leur particularité mais aussi de penser leur devenir historique et la succession des époques en des termes différents de ceux de l’idéalisme ou du marxisme vulgaire : « Son attention aux ruptures historiques décisives ne le conduit toutefois pas à voir le processus historique comme une succession d’époques homogènes. On verra que Gramsci, échappant aux critiques des althussériens contre la « problématique historiciste », s’efforce constamment de penser la complexité historique. Cela se traduit de plusieurs manières : il forge une méthode d’analyse de chaque situation dans sa singularité, en distinguant différents niveaux de rapports de forces ; il conçoit la succession concrète des événements sans l’enfermer dans un schéma théorique prédéfini ; il pluralise les temporalités et les rythmes historiques ; et il offre des éléments d’épistémologie (abstraction déterminée, analogie historique, spécificité épistémologique du présent) grâce auxquels il peut affirmer l’unité entre théorie et réalité historique sans pour autant réduire la première à une simple expression de la seconde [4]. »

Ainsi, l’auteur définit l’historicisme gramscien, reprenant à son compte une expression de Biagio De Giovanni, comme un historicisme réaliste, « non continu », « structuré » et « vertébré ».

L’exposition se poursuit par une série de réflexions sur la compréhension chez Gramsci du rapport entre les lois historiques, économiques et la lutte des classes. Douet insiste, sur ce terrain, sur la lecture par Gramsci de la relation Ricardo-Marx à travers la catégorie de « marché déterminé » (i.e un marché qui dépend non seulement de ses propres lois économiques mais aussi de déterminations politiques et sociales) et sur la relation interdépendante de la théorie et de la pratique et de leur lien avec l’histoire, notamment dans leur rapport à l’historicité des théories elle-même.

Dans cette perspective, Douet met en lumière deux enjeux connexes : le critère général de Gramsci pour réfléchir aux évènements ou processus qui constituent une époque, et la manière dont l’émergence de certaines idées peut jouer le rôle d’un tel évènement ou processus, par exemple, l’émergence de l’idée de progrès que Gramsci analyse de manière critique et contextuelle : « Gramsci s’interroge, à propos de plusieurs phénomènes historiques, sur leur capacité à faire époque, c’est-à-dire à marquer l’advenue d’une nouveauté historique radicale. Il envisage que l’apparition de l’idée de progrès – qui naît et se diffuse en lien avec la maîtrise de la nature permise par les grandes découvertes scientifiques – « représente un événement culturel fondamental, faisant époque (tale da fare epoca) » ; il semble d’ailleurs considérer que c’est effectivement le cas, dans la mesure où cette idée est à la fois le signe, et l’un des éléments constitutifs, de l’entrée dans l’ère moderne [5]. »

Douet met en évidence comment la pensée gramscienne procède par paires conceptuelles, par exemple les couples « faire époque et durer », « organique et occasionnel », « grande politique et petite politique », ou encore « être et devoir être ». Ce faisant, Gramsci cherche à penser les problèmes de l’histoire à partir de déterminations réciproques mais aussi depuis la relation concrète de ces catégories avec les réalités qu’elles décrivent à l’intérieur d’un processus historique ou d’un évènement donné, et de leur articulation avec les composantes objectives et subjectives de celui-ci. Dans cette perspective, Douet poursuit ses réflexions sur Gramsci à partir de la controverse entre Tilgher et Croce sur « l’histoire et l’anti-histoire » et conclut que pour le révolutionnaire italien puisque l’« irrationnel » fait partie de l’histoire, celle-ci ne peut être pensée sur le mode d’une évolution graduelle à l’instar de ce que produit Croce lorsqu’il initie son histoire de l’Europe sans tenir compte de la Révolution française et des guerres napoléoniennes.

Toutes ces problématiques sont réunies dans la réflexion gramscienne sur « l’analyse des situations et des rapports de forces » qui revitalise la conceptualisation classique de la métaphore marxiste des deux niveaux, dépassant la lecture dichotomique du rapport entre la structure et la superstructure pour produire une lecture beaucoup plus totalisante dans laquelle les trois moments des rapports de force (social, politique et militaire qui ont à leur tour leurs propres subdivisions) s’imbriquent dans des combinaisons originales qui constituent les processus historiques. A l’intérieur de ces rapports, une tendance générale peut être reconnue dans le passage du premier au troisième moment, médiatisé par le deuxième.

De façon générale, il ne peut être ignoré que Gramsci travaille à partir de différents niveaux qui sont toujours en tension. Douet souligne précisément deux tensions fondamentales : 1) entre l’unité des époques et leur hétérogénéité 2) entre le caractère général des concepts théoriques et la singularité de chaque situation. L’auteur reproblématise ici les concepts évoqués en début de chapitre, et notamment la question de l’abstraction déterminée (pour ne pas tomber dans une nouvelle forme de nominalisme, la dialectique doit effectuer des généralisations théoriques tout en les rattachant à des déterminations historiques concrètes), le recours à l’analogie (qui permet de penser les éléments d’affinité et de différence entre le passé et le présent ou entre des expériences contemporaines mais de configuration différente) et le privilège épistémologique du présent, qui apparaît comme le meilleur point de vue pour penser le passé.

L’hégémonie bourgeoise et ses contradictions

Le troisième chapitre, intitulé « L’hégémonie bourgeoise, entre révolutions et crises », rend compte de l’analyse gramscienne de l’histoire de la Révolution française et du XIXe siècle en Europe, et plus largement de la compréhension gramscienne du développement historique de la société capitaliste et de la modernité.

Douet souligne l’importance du concept d’hégémonie dans la réflexion gramscienne (notamment dans les Cahiers de prison) et précise que Gramsci l’utilise à la fois dans un sens large (qui inclut la domination) et dans un sens restreint (dans lequel l’hégémonie est un concept opposé à celui de domination). Dans cette seconde acceptation, les phénomènes « hégémoniques » sont présentés de manière plus hybride et ne s’alignent pas totalement sur les distinctions conceptuelles domination-coercition et hégémonie-consensus.

L’exemple gramscien par excellence d’hégémonie est celui des jacobins qui ont réussi à mobiliser le peuple en élargissant le programme de la révolution au-delà de l’intérêt économique particulier et immédiat de la bourgeoisie. La parlementarisation de la politique, à partir du jacobinisme, a poursuivi sur la voie de l’incorporation des masses dans la politique, mais, contrairement aux jacobins, en démobilisant les masses. Cette politique s’est poursuivie tout au long des « révolutions passives » de la seconde moitié du XIXe siècle. Ces « révolutions passives » ont été au principe de la constitution des États modernes et ont permis d’éviter la révolution ou la réforme agraire, et plus généralement l’irruption des masses populaires dans la vie politique nationale. Ainsi bien qu’on puisse considérer que les « révolutions passives » ont constitué un « progrès » par rapport à l’état antérieur des formations économiques, sociales et étatiques, leur caractère est celui d’une « révolution-restauration ». L’exemple central d’un tel processus est chez Gramsci, le Risorgimento (l’unification italienne). Le révolutionnaire italien étend ensuite l’utilisation de la catégorie (à titre d’hypothèse) au fordisme et au fascisme.

En d’autres termes, les révolutions passives impliquent un changement dans les formes de l’hégémonie bourgeoise, plus conformes à une phase répressive qu’expansive, dans l’optique de la stabilisation du pouvoir bourgeois.

Douet souligne que ce processus de révolution passive est à son tour lié à la constitution de la forme moderne de l’État bourgeois comme « État intégral » (dictature + hégémonie) mais aussi à l’histoire européenne du XIXe siècle. Reprenant à son compte le concept gramscien de traductibilité des langues et, dans ce cadre, le lien établi par Marx entre la politique révolutionnaire française et l’idéalisme allemand, il définit la philosophie classique allemande non pas comme l’expression du « retard » allemand, mais comme la réélaboration des changements introduits par la Révolution française en philosophie, la solution hegelienne étant dès lors une expression de la réorientation de la lutte des classes sous l’orbite de l’État libéral.

La crise du système parlementaire, dans le contexte de la guerre mondiale, de la révolution russe et de la montée du fascisme a posé le problème de la refonte des formes de l’hégémonie bourgeoise, notamment par l’étatisation autant que possible de la société civile et par l’octroi de toute sa signification au concept d’« État intégral ». Ainsi, la réflexion politico-stratégique visant à établir une hégémonie prolétarienne en opposition à l’hégémonie bourgeoise implique de faire du problème de l’autonomie de la classe ouvrière et des secteurs subalternes un enjeu fondamental.

La question des révolutions passives est directement liée aux problèmes abordés dans les chapitres précédents. Dans la mesure où celles-ci s’inscrivent dans la droite lignée de l’onde de choc provoquée par la révolution de 1789, les révolutions passives ont constitué une forme de « progrès », mais ce progrès a approfondi les contradictions de la société capitaliste non seulement du point de vue de l’opposition entre le capital et le travail mais aussi et surtout entre la bourgeoisie et le peuple en général (via l’opposition à la réforme agraire). La partition commune de la défense des intérêts de la bourgeoisie industrielle et des propriétaires agraires (en violation des tâches historiques attribuées à la « révolution démocratique bourgeoise ») est symptomatique du caractère contradictoire, relatif et hybride du processus historique, et du rôle clef joué par la notion de crise dans son appréhension.

Passé et présent au sein de la modernité européenne

Le quatrième chapitre, intitulé « Genèses de la modernité européenne », se concentre sur la restitution de ce qui, chez Gramsci, constitue la modernité en Europe. Douet précise que Gramsci utilise le terme « moderne » dans un sens large et ambivalent, à la fois comme caractérisation et définition d’une époque et dans une perspective plus immédiate comme synonyme de « contemporain ». La réflexion de Gramsci remonte jusqu’à l’an 1000 et à l’émergence des communes médiévales italiennes, comme point de départ du développement précoce – et non abouti – de la première forme du capitalisme commercial. La conceptualisation de Gramsci de la phase économico-corporative de l’État, c’est-à-dire la période de mise en place des premières modifications de la structure sans l’élaboration d’une superstructure correspondante et notamment d’une nouvelle culture, est féconde pour réfléchir sur d’autres situations historiques. Sur cette voie, Gramsci distingue une version progressive (an 1000) et une version réactionnaire de la Renaissance et définit l’humanisme comme forme d’une culture élitiste tournée vers le passé. Dans une Europe marquée, surtout en Italie et en Allemagne, par les effets de la primauté politique et civile de l’église médiévale, la période des monarchies absolues a constitué une transition fondamentale vers la centralisation et la sécularisation de la politique contre la réalisation du mode d’être de la politique médiévale. La Réforme protestante est apparue, dans ce contexte, comme étant plus progressiste et populaire que la Renaissance et comme un processus fondamental dans la constitution d’un nouveau mode de pensée, qui a sa continuité avec d’autres caractéristiques, dans la philosophie des Lumières en France (où les protestants ont été réprimés dans le sang et le feu et où la « réforme morale et intellectuelle » a pris une autre forme). Le paradigme scientifique, l’idée de progrès et la sécularisation de la politique sont les conquêtes qui permirent l’avènement de la modernité sur le plan idéologique, mais le processus fut loin d’être linéaire. La Contre-Réforme d’abord et la persistance de l’Église catholique au XXe siècle ensuite montrent que la modernité n’est pas homogène et que son histoire ne peut être pensée de manière téléologique.

Américanisme, fascisme et socialisme réel

Le cinquième chapitre, « Les alternatives historiques de la période contemporaine » traite des analyses de Gramsci sur l’américanisme, le fascisme et l’URSS. Le cadre conceptuel présenté dans les chapitres précédents est actualisé avec la réflexion de Gramsci sur ces différents processus, qui combinent « progrès » et « réaction » sous divers aspects et dans des proportions radicalement différentes. Le fordisme-américanisme correspond à un progrès sur le terrain organisationnel de la production, mais en même temps implique des méthodes coercitives (politiques antisyndicales et rationalisation des mœurs). Gramsci s’interroge sur la portée de ce phénomène et se demande si celui-ci pourrait constituer une « révolution passive » capable d’allonger le temps de survie du capitalisme, ou à l’inverse, un évènement propre à accentuer et faire s’accumuler de nouvelles contradictions susceptibles de conduire à un processus révolutionnaire. Douet souligne que Gramsci présente l’américano-fordisme de manière positive par contraste avec la situation italienne, plutôt que pour exalter son caractère progressiste pour lui-même [6].

Sur le fascisme, à propos duquel Gramsci soulève la question de savoir s’il peut constituer une révolution passive, le révolutionnaire italien souligne sa capacité à moderniser la structure économique par l’intervention de l’État en remplacement d’une bourgeoisie capable de réaliser ces changements elle-même (création de divers instituts intervenant dans l’industrie et les banques), cependant, la « question méridionale » est maintenue non résolue et l’autonomisation des classes subalternes interdite.

Douet utilise les catégories de subsomption formelle et de subsomption réelle pour distinguer l’« État intégral libéral » de l’« État intégral totalitaire » (nous y reviendrons en conclusion). En ce qui concerne les innovations impliquées par l’État fasciste sur les formes étatiques, il met en évidence les catégories de corporatisme (collaboration de classe entre le patronat et la classe ouvrière dans une tentative de dépassement conjointe à la fois du parlementarisme bourgeois et du syndicalisme ouvrier) et de « parlementarisme noir » (la forme que prennent les luttes d’intérêts et de faction dans les régimes qui ont aboli le parlementarisme légal ; des cas de « parlementarisme noir » peuvent également se produire dans des régimes parlementaires dans lesquels le parlement est remplacé par des formes bonapartistes ou césaristes sans être aboli).

Douet souligne que la prise en compte des aspects modernisateurs du fascisme n’implique pas l’attribution d’un rôle historiquement « progressiste », c’est-à-dire une capacité à « faire époque ». Pour autant, la croissance relative des forces productives et la généralisation du « syndicalisme d’État », tout en étant des éléments réactionnaires à même de favoriser la reproduction du régime fasciste sont susceptibles d’être des points d’appui pour le développement d’une politique révolutionnaire, dès lors que l’enrégimentation du mouvement social par en haut s’accompagne d’un processus organisationnel qui tend à unifier les conditions de la lutte politique.

Au regard du caractère éminemment complexe du phénomène fasciste, la distinction entre les révolutions passives du XIXe siècle et celles du XXe siècle est fondamentale et permet de délimiter les critères par lesquels Gramsci définit un processus progressiste. « On peut dégager, suite à l’étude de la conception gramscienne de l’américanisme et du fascisme, les critères de progrès qu’il mobilise implicitement. Ils sont au nombre de trois : croissance des forces productives (modernisation et rationalisation économiques) ; activité autonome et émancipation des masses subalternes, puis accroissement de leur pouvoir social ; capacité à faire époque, c’est-à-dire à instaurer un bloc historique radicalement nouveau dépassant des contradictions antérieures. Ces trois critères sont partiellement liés. La rationalisation économique peut être une condition de l’activité des masses subalternes, qui présuppose un certain niveau de développement intellectuel, d’organisation et d’unification, à une échelle nationale. Réciproquement, l’analyse de l’américanisme par Gramsci montre qu’il adhère à la thèse marxiste selon laquelle le développement des forces productives ne sera réellement libéré que dans une société socialiste, dans la mesure où il nécessite une véritable planification ; il s’agirait évidemment là d’un nouveau bloc historique. Ces trois critères n’en restent pas moins distincts, et en tension les uns avec les autres. On peut observer, à court terme du moins, un progrès économique sans autonomie des subalternes, comme sous l’américanisme et, dans une moindre mesure, le fascisme. De même, nous avons vu que, pour Gramsci, les révolutions passives du XIXe siècle, alors même que, par définition, elles dépossèdent largement les subalternes de leur capacité d’initiative socio-politique, ont été progressistes au troisième sens en ce qu’elles correspondent à une nouvelle structure de classe – ce qu’en revanche on ne peut pas dire de leurs analogues du XXe siècle. Seules les révolutions actives marquent un progrès dans les trois sens du terme [7]. »

A propos de l’URSS, Douet dégage divers aspects de l’analyse gramscienne. En premier lieu, il s’intéresse au commentaire de la période soviétique du Plan quinquennal, comme moment économico-corporatif de l’Union soviétique, qui bien qu’impliquant un progrès économique, aura essentiellement consisté en une phase de modification de la structure économique. Si de nombreuses réflexions de Gramsci sur les problématiques liées à l’« étatisme » et à propos des enjeux propres à l’autogestion des classes subalternes et à la réabsorption de l’État dans la société civile ont impliqué une position alternative à celle du stalinisme, Douet fait remarquer que ces développements n’ont jamais pris la forme d’une critique explicite et systématique. Gramsci avant même son emprisonnement, avait déjà perçu les problèmes liés aux méthodes bureaucratiques notamment dans le contexte de la gestion des désaccords avec l’Opposition unifiée, mais le révolutionnaire italien considérait qu’il était possible de les surmonter au moyen d’un développement politico-culturel autonome de la classe ouvrière et des secteurs subalternes, parallèle aux modifications de la structure économique. De cette façon on pourrait réduire progressivement la coercition de l’État jusqu’à atteindre la « société régulée » (le communisme). A nouveau, l’auteur souligne que Gramsci tente dans cette perspective de combiner une perspective internationaliste avec un accent relatif sur la question nationale, à travers la conceptualisation du « nouveau cosmopolitisme ».

Pour conclure, l’auteur souligne que ces différentes élaborations nous permettent de penser que Gramsci a construit une « philosophie démocratique de l’histoire » qui – à rebours des philosophies traditionnelles ou des variantes post-modernes ou post marxiste – définissent l’histoire dans son lien étroit avec la politique, comprise comme le processus d’activation de l’autonomie et de la construction de l’hégémonie de la classe ouvrière et des secteurs subalternes.

En guise de conclusion

L’Histoire et la question de la modernité chez Antonio Gramsci est une analyse détaillée des conceptions de Gramsci sur l’histoire, dans le cadre plus général de l’exposition de ses principales idées. L’ouvrage prend parfois un ton trop académique qui aurait pu être évité en développant davantage les réflexions de l’auteur, par beaucoup d’aspect très suggestives.
L’exposition de la manière dont Gramsci procède en dialecticien est remarquable, et contrairement à un certain nombre de lectures plus minimales qui pensent la dialectique chez Gramsci uniquement dans les coordonnées du rapport entre volonté et histoire ou d’autres qui se limitent à la relation sujet-objet, Douet réussit à montrer la richesse et la diversité conceptuelle qui composent la dialectique concrète du révolutionnaire italien. En cela, Douet contribue à une meilleure compréhension de la problématique de la dialectique – qui a accouché de tant de lectures contrastées voire opposées – dans le marxisme.

Une question qui reste à débattre concerne l’interprétation de l’« État intégral ». Il me semble que, la définition systématique de l’État comme intégral, et donc l’attribution de cette catégorie à l’État libéral est problématique. S’il est vrai que chez Gramsci, la définition générale et historico-concrète de la catégorie coexistent, et que jamais Gramsci ne délimite cette définition aux formes bonapartistes, césaristes et corporatistes de l’État dans l’entre-deux-guerres, je pense qu’il serait plus juste de distinguer le concept général (dictature + hégémonie) et les formes que prend cette relation avec l’étatisation des syndicats et la progression de l’État sur la société civile dans le contexte de l’entre-deux-guerres. De ce point de vue, l’État libéral combine dictature + hégémonie, mais n’est pas intégral au sens contemporain du terme. Ainsi, la réflexion de Douet sur la relation entre l’État libéral et l’État totalitaire, en tant que subsomption réelle et subsomption formelle, me semble être une façon plus appropriée d’envisager le problème.

Une autre question qui mériterait, peut-être, d’être développée davantage ou précisée, et à laquelle la lecture de ce livre m’a fait penser – en soulignant le primat épistémologique du présent – est l’utilisation par Gramsci du concept de « forme actuelle ». Ce concept est lié à la fois à la relation passé/présent et au problème de la relation entre la politique et l’histoire. Gramsci l’utilise pour synthétiser la manière dont les changements politiques déterminent les formes du processus historiques et réciproquement, pour penser dans quelle mesure il y a rupture et continuité entre le présent et le passé, par exemple lorsqu’il pense l’hégémonie comme « forme actuelle » de la révolution permanente.

Ces questions ne sont pas nécessairement en contradiction avec l’approche de ce livre, mais dérivent des problèmes abordés par l’auteur.

Enfin, sur le thème du lien entre internationalisme et politique nationale, on peut souligner la vocation de l’ouvrage à intervenir dans le débat gramscien en France (qui a ses propres caractéristiques, par exemple le poids accordé dans diverses études, dont celle-ci, à la catégorie de bloc historique) tout en tentant de l’actualiser en s’appuyant sur les conclusions des récentes études philologiques du texte gramscien en Italie et dans le marxisme anglophone.

Un ouvrage, donc, qu’il faut se procurer, lire et discuter !

[Trad. Nathan Erderof]

Yohann DOUET, L’Histoire et la question de la modernité chez Antonio Gramsci, Paris, Classiques Garnier, 2022, 340p., 32 euros

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Yohann DOUET, L’Histoire et la question de la modernité chez Antonio Gramsci, Paris, Classiques Garnier, 2022, p. 27.

[2Ibid., p. 40.

[3Ibid., p. 55/56.

[4Ibid., p. 85-86.

[5Ibid., p. 97.

[6Ibid., p. 263.

[7Ibid., pp. 281-282.
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