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Jeunesse

Mouvement étudiant

Facs. La mobilisation des professeurs peut-elle ouvrir une brèche pour un mouvement étudiant ?

Alors que le mouvement contre la réforme des retraites dure depuis 48 jours et tend à se recomposer autour du secteur de l’Education, la jeunesse reste l’arrière garde de la contestation. Pourtant, en début d’année, après le suicide d’un jeune étudiant suite à la suppression de sa bourse, de nombreuses revendications pour vivre mieux ont émergé dans la jeunesse. Avec l’arrivée des professeurs dans le combat, notamment autour de la LPPR, le mouvement étudiant pourrait-il se recomposer ?

mardi 21 janvier

Si la grève devient plus difficile à la RATP et la SNCF, la dynamique dans le secteur de l’Education apparaît comme un relai potentiel pour permettre au mouvement de se poursuivre. Du côté du secondaire, les blocages des E3C (examen de contrôle continu imposés par la réforme du bac) se multiplient. Dans l’enseignement supérieur, un mouvement se fait jour du côté des enseignants-chercheurs, mobilisés contre la réforme des retraites mais aussi la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche (LPPR). Celle-ci vise notamment à soumettre toujours plus la recherche aux logiques d’évaluation, à attaquer le statut des chercheurs et à étendre la précarité déjà existante.

La mobilisation chez les professeurs et personnels des Universités s’organise

Depuis quelques semaines, les listes mails d’universitaires se remplissent de motions et de compte-rendu d’AGs de laboratoires, exprimant la volonté des professeurs et doctorants de se mobiliser contre la réforme des retraites et la Loi de Programmation Pluriannuelle de la Recherche (LPPR). Dans les facs, les AGs d’UFR se multiplient et des programmes de « cours alternatifs » commencent à se mettre en place comme dans l’UFR de Sociologie de l’Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. A Paris 1, un « piquet de grève » des professeurs a même été initié ponctuellement depuis début janvier à la Sorbonne, tandis qu’un autre « piquet » professeurs-étudiants était inauguré ce lundi au Centre Pierre-Mendès France dit Tolbiac.

En parallèle, les revues et séminaires en grève se multiplient, au profit parfois de séances exceptionnelles donnant la parole aux grévistes, ou de numéros en accès libre spécial « grève », rassemblant des articles sur l’offensive néo-libérale en cours (Zilsel) ou ouvrant leurs colonnes aux grévistes (Les Mondes du Travail). Cette dynamique apparaît comme inédite depuis plusieurs dizaines d’années tant elle rompt en partie avec le corporatisme des titulaires de l’enseignement supérieur et ouvre des perspectives riches pour une lutte des universitaires, précaires et titulaires, aux côtés du mouvement ouvrier et du mouvement étudiant, mêlant revendications en propre (LPPR), opposition à la réforme des retraites et adresse aux étudiants.

Les Assemblées Générales par UFR (département), laboratoire de recherche ou profession organisées ont même donné lieu à la création d’une Coordination des professeurs mobilisés qui a vocation à préparer le combat contre le gouvernement. Le week-end dernier, celle-ci a réuni près de 200 personnes, venues de toute la France porter la voix de leurs AG locales. Cette Assemblée a donné lieu au vote d’une motion, par des travailleurs d’une quarantaine de centre de l’Enseignement supérieur, qui appelle à « amplifier les luttes localement amplifier les luttes localement et au niveau national pour étendre la mobilisation au sein de l’ESR et dans les actions interprofessionnelles, et pour faire converger tou·te·s celles et ceux qui luttent vers la grève générale et illimitée. » Les 1er et 2 février seront organisés des Etats généraux des facs et labos en lutte, qui doivent rassembler des délégués de chaque faculté ou centre de recherche pour poursuivre le mouvement et renforcer son auto-organisation à l’échelle nationale.

Des embryons de coordination qui en disent long sur la volonté des enseignants de construire un mouvement d’ampleur contre le gouvernement. Dans les différentes facultés, la grève s’étend d’UFR en UFR, comme à Paris 1 où l’UFR de Sciences Politiques ou l’Institut de Démographie ont voté la grève reconductible, la rétention des notes et vont mettre en place des cours alternatifs. De leurs côtés, des personnels des universités (BIATS) s’organisent également pour cesser leurs activités. Des Assemblées générales pour les vacataires ou personnels précaires ont également eu lieu, exprimant l’importante radicalité de cette frange de l’ESR en grande difficultés depuis les réorganisations et le développement du recours aux contractuels.

Mais si cette dynamique est intéressante c’est aussi parce que, desserrant l’étau de la pression scolaire, elle pourrait libérer des énergies étudiantes globalement absentes des dernières mobilisations d’ampleur, des Gilets jaunes à la grève historique menée depuis le 5 décembre, RATP et SNCF en tête.

Compétition scolaire et méritocratie : une jeunesse sous pression

Depuis 2016, le mouvement étudiant semble avoir du mal à se recomposer à la hauteur des enjeux de la période, pourtant riche en mobilisations. Plusieurs facteurs s’entremêlent pour expliquer cette situation. D’abord, le poids des défaites successives, que ce soit en 2016 contre la Loi Travail, en 2018 contre la loi ORE ou avec la mobilisation avortée contre la hausse des frais d’inscription pour les étudiants étrangers l’année dernière, pèse évidemment sur la capacité des étudiants à se mobiliser. Celles-ci sont indissociables de la crise qu’ont subi les organisations qui structuraient traditionnellement le mouvement étudiant.

Comme le notait Emmanuel Barot en 2018, le mouvement étudiant est marqué par le « discrédit croissant des appareils traditionnels qui y prédominaient jusque-là (à l’image de l’UNEF et ses manœuvres bureaucratiques ou boutiquières), et l’affaiblissement tout court de ces appareils, en particulier les anciens satellites directs ou indirects du PS (UNEF, MJS, JC, UEC), dans la foulée de l’effondrement de ce dernier. Cela en a produit un « affaiblissement » au sens où un certain nombre d’habitudes et de méthode d’organisation se sont perdues du même mouvement. »

Cette « crise » du mouvement étudiant est indissociable des transformations de l’Université, où se multiplient les mécanismes de sélection. Contrainte à jouer le jeu de la compétition universitaire, la jeunesse étudiante n’en joue pas moins actuellement le jeu de la méritocratie et continue majoritairement de chercher à s’en sortir individuellement. A cette compétition s’ajoute la précarité rampante dans le milieu étudiant. De fait, les jeunes sont de plus en plus nombreux à devoir travailler en parallèle de leurs études, habitent dans des logements minuscules et subissent la pression à la réussite. Selon une étude de L’Observatoire de la vie étudiante, réalisée en 2018, « les étudiants sont près de 20 % à présenter les signes d’une détresse psychologique dans les quatre semaines qui précèdent l’enquête » et « sont également près de 37 % à présenter une période d’au moins deux semaines consécutives pendant laquelle ils se sont sentis tristes, déprimés, sans espoir au cours des 12 derniers mois »

Récemment, l’immolation d’un étudiant lyonnais devant un CROUS a mis en lumière de façon particulièrement aigüe cette détresse étudiante, donnant naissance à un embryon de mouvement qui n’a permis que de fissurer le tabou de la précarité dans la jeunesse. Pourtant, comme le démontre le rôle joué par la jeunesse étudiante dans de nombreux mouvements en cours, de Hong-Kong au Chili en passant par le Liban, cette passivité dissimule mal la cocotte-minute que constitue la jeunesse dans la situation actuelle de crise du capitalisme, incapable d’offrir un avenir désirable. La jeunesse en est d’ailleurs consciente, comme le montrent les formes de mobilisation qui caractérisent certaines de ses franges.

Une brèche pour le mouvement étudiant ?

La jeunesse a en effet montré, au cours des manifestations ou actions pour le climat ou encore en se mobilisant contre les féminicides, qu’elle avait d’autres ambitions que celles que voudraient lui offrir les capitalistes. Certains étudiants ont également exprimé leur détermination, notamment lors du combat contre la précarité, débuté en début d’année, et avorté avec la fermeture administrative de nombreuses facultés. Pendant la grève, des cortèges étudiants conséquents se sont constitués dans les manifestations et on a pu voir un noyau dur d’étudiants se joindre aux grévistes de la RATP sur leurs piquets, soutenant les travailleurs chaque jour dès 4h30 du matin, bloquant les bus et participant à de nombreuses actions. Pourtant, cette dynamique peine à s’exprimer de façon massive et à partir des facs.

En cette rentrée, des éléments de mobilisation apparaissent cependant. Malgré les difficultés importantes à mobiliser avant les vacances, quelques partiels ont été bloqués par les étudiants à leur retour et des Assemblées Générales ont été organisées dans toute la France. Que ce soit à Paris 1, Paris 3, Nanterre ou encore Paris Diderot mais aussi à Lille, Rennes, Toulouse, où une AG interprofessionnelle a été organisée dans la fac. Dans certaines facultés, comme Paris Dauphine, pourtant peu mobilisée d’habitude, l’auto-organisation grossit et les étudiants ont fait une apparition remarquée dans la manifestation du 16 janvier. Si les Assemblées Générales de rentrée sont encore de taille restreinte, elles montrent que la jeunesse n’a pas dit son dernier mot.

Sous l’impulsion des professeurs, des AG par départements ont également lieu où les étudiants ont voté en commun avec leurs professeurs la grève reconductible. Cette dynamique nouvelle, encouragée par la mobilisation des professeurs et personnels, avec de nombreux cours annulés du fait de la grève ou remplacés par des « cours alternatifs » sur la réforme des retraites ou la LPPR, contribuent à desserrer la pression universitaire et pourrait ouvrir une brèche pour un mouvement étudiant.

La situation n’est en effet pas sans rappeler le combat contre la LRU en 2009. A l’époque, les professeurs avaient été à l’avant-garde de la bataille. Si la mobilisation des professeurs avait commencé par une « grève du zèle » autour de la volonté de se réapproprier l’université, les étudiants avaient ensuite pris le relai en radicalisant la mobilisation par des blocages, des Assemblées générales massives et des occupations partielles. Dans la situation actuelle de crise par en haut et avec les braises encore brûlantes de la grève à la RATP et la SNCF, une telle entrée en scène du mouvement étudiant pourrait être explosive.

L’urgence de reconstruire un mouvement étudiant massif

Le mouvement étudiant a beaucoup de mal à retrouver sa force passée depuis les dernières mobilisations de 2016 et 2018. Empreint de nombreuses contradictions et ayant du mal à trouver sa voix dans les derniers mouvements, comme les Gilets jaunes, il est resté quasiment muet pendant tout le début du mouvement sur la réforme des retraites.

Dans les facs, la dynamique des professeurs pourrait cependant lui ouvrir la voie pour entrer dans la danse. Alors que la crise que connaît le gouvernement est loin d’être refermée, un réveil du mouvement étudiant pourrait être une véritable locomotive pour permettre au mouvement de repartir. Ce réveil passera nécessairement, pour les étudiants, par une réflexion profonde sur l’avenir que souhaite revendiquer la jeunesse, et par la reconstruction d’organisations étudiantes prêtes à batailler depuis les universités en ce sens, tout en se liant aux luttes des travailleurs.

En ce sens, dans l’attente d’une recomposition du mouvement étudiant, le constat d’Emmanuel Barot en 2018 semble rester valable : « Le mouvement étudiant sera d’autant plus fort qu’il redeviendra subjectivement capable, en repolitisant pleinement ces possibilités et ces spécificités objectives, de remettre en chantier le sens et les missions de l’université (au-delà des débats ou cours « alternatifs » pouvant se tenir ici ou là en marge des assemblées générales) et de se re-massifier à échelle suffisante au sein même de l’université, en se donnant comme but de réinvestir l’espace public en son nom propre, en partant des spécificités de son milieu, de ses conditions d’étude et de travail, des besoins sociaux spécifiquement attachés, etc. Mais cela n’a rien à voir a priori avec le moindre corporatisme dès lors qu’on a en tête que ceci constitue un premier niveau, et non le tout, de la perspective. En effet, plus il sera puissant et conscient sur ses bases propres, plus il aura de facilité à massifier ses combats en s’en pensant comme sujet spécifique. Et plus il sera capable, in fine, prolongeant ses propres revendications, qui ne peuvent qu’aboutir, dans une société de classes, à rejoindre celles des autres luttes, de jouer son rôle d’allié stratégique puissant de l’ensemble des travailleurs et des combats contre l’oppression. »