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Monde

Elections primaires en Argentine : les candidats de la rigueur au coude à coude, bons scores du Front de gauche et des travailleurs

Guillaume Loïc Ce dimanche 9 aout se tenaient en Argentine les « élections primaires ouvertes et obligatoires » (PASO), qui préparent le grand chapitre électoral du mois d'octobre prochain (élections à la présidence de la République, aux exécutifs provinciaux, et législatives partielles). Alors que les dernières urnes sont en train d'être dépouillées, la carte dessinée par les résultats donne la victoire au candidat du gouvernement de Cristina Kirchner, Daniel Scioli (37%), suivi de plus près que prévu par le candidat de l'opposition patronale classique Mauricio Macri (31%) et par le dissident issu d'une rupture sur la droite avec le kirchnerisme Sergio Massa (21%). Avec près de 3,5% et 750 000 voix, le Front de gauche et des travailleurs (FIT), cinquième force électorale lors de ces PASO, réalise son meilleur score à ce type d'élection et une percée marquante.

lundi 10 août 2015

Trois compétiteurs, un seul programme : la régression pour les travailleurs et la population

La séquence électorale en cours en Argentine est profondément marquée par la fin de cycle que traverse le pays, après la phase de croissance relative qui a suivi l’effondrement du début des années 2000. Sur le terrain économique, la récession est venue s’ajouter il y a 18 mois à une inflation extrêmement forte, qui grignote sans cesse les salaires des travailleurs. Le gouvernement de Cristina Kirchner, héritier du tour de passe passe populiste à travers lequel la bourgeoisie argentine a pu contenir les journées révolutionnaires de 2001, se trouve désormais en pleine contradiction avec la volonté des milieux d’affaires nationaux et impérialistes désireux d’en finir avec les concessions de la dernière décennie. Voilà pourquoi Nicolas del Caño, candidat du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS) aux présidentielles pour le FIT, n’a cessé de décrire Scioli, Macri et Massa comme « les héritiers politiques de Carlos Menem », le Président ultra-libéral qui dirigeait le pays dans les années 1990. Voilà pourquoi, à deux mois des élections générales, tout le monde sait bien que quel que soit le candidat finalement élu parmi ces trois variantes, c’est le même programme austéritaire et d’attaques contre le monde du travail, les femmes et la jeunesse qui sera mis en place.

Un régime qui pourrit par la tête

Destinée à passer le relais à brève échéance, Cristina Kirchner a jusque là réussi à contenir la fin du cycle post-néolibéral sous contrôle, évitant les convulsions qui ont pu marquer d’autres épisodes similaires dans le pays. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Ces derniers temps ont vu se multiplier les scandes, qui révèlent non seulement les pratiques qui marquent la gestion de l’Etat des classes dominantes, mais aussi la perte progressive par la caste politicienne de sa capacité à tenir ses propres secrets, du fait des rivalités qui la traversent. Début 2015, l’assassinat du procureur Nisman avait révélé les rapports étroits qui existent entre les services secrets argentins et ceux des Etats-Unis, avec une forte participation de l’opposition patronale. La semaine dernière, ce sont les liens entre un secteur au moins du camp kirchneriste et des narcotrafiquants qui ont été mis au jour, révélant à la veille des PASO le peu de réalité qu’a pour les classes dominantes (et, en l’occurrence, leur police) le frontière entre le légal et l’illégal. Enfin, le scrutin d’hier a été entaché de plusieurs vols de bulletin orchestrés par les autorités publiques elles-mêmes, des malversations qui visaient notamment l’extrême gauche et n’ont pu être décelées et empêchées que parce que cette dernière avait mobilisé des milliers de militants et sympathisants pour vérifier le scrutin bureau de vote par bureau de vote.

Une situation ouverte et des luttes ouvrières qui se maintiennent

Tout cela dénote bien l’ambiance qui règne en ce moment en Argentine, la fin de règne kirchneriste s’avançant pour l’instant sans heurts importants, sans offensive globale du monde du travail et de la population, mais aussi sans alternative de gouvernement attractive qui permettrait aux classes dominantes de regrouper autour d’elle et de stabiliser durablement la situation. Scioli, Macri, Massa captent évidemment l’essentiel du vote populaire, mais celui-ci s’exprime sans aucun enthousiasme. Après une première phase de montée de la colère au sein du monde du travail, qui s’était exprimée à travers des grèves générales réussies fin 2012 et courant 2013, kirchner a su éteindre l’incendie en reportant les attaques qui lui étaient exigées par le patronat, tandis que les directions syndicales dissidentes s’inféodaient à l’opposition de droite et se refusaient à appeler à de nouvelles journées.

Mais, si aucune riposte d’ensemble n’a pu émerger pour l’instant, il faut signaler la maintient depuis plusieurs mois d’un activisme ouvrier radical qui s’exprime à travers une série de luttes dures et emblématiques. L’été dernier, le mouvement des travailleurs du sous-traitant automobile Lear avait marqué la conjoncture politique nationale, mettant le gouvernement sur la défensive après une répression scandaleuse. Dans le même temps, les salariés de l’imprimerie Donelley répondait au lock out patronal par l’occupation et la remise en production de leur usine, devenue depuis Madygraf sous contrôle ouvrier. Dans les deux cas, le PTS avait joué un rôle essentiel à travers son insertion dans le mouvement ouvrier- et notamment dans les entreprises en lutte, et la mobilisation la plus large possible auprès de la jeunesse et des mouvements sociaux. Les ouvriers de Madygraf sont aujourd’hui un point d’appui important pour le combat mené par leurs alter égos de Wordcolor, une autre imprimerie occupée depuis trois mois contre un plan de licenciement massif, et où pourrait bien débuter une nouvelle expérience de contrôle ouvrier. Et, la semaine dernière, les 1200 chauffeurs de bus de la ligne 60 ont obtenu une grosse victoire après plusieurs semaines de mobilisation contre les licenciements et pour des augmentations de salaire. Cette radicalisation au sein d’une frange du mouvement ouvrier d’Argentine, qui s’identifie politiquement à l’extrême gauche, est un fondement clé de l’émergence du FIT. Quel que soit la composition du futur gouvernement des classes dominantes, il aura à s’y affronter.

Un poids significatif de l’extrême gauche et des défis pour le FIT

Les PASO, qui permettent aux différentes forces de déterminer qui seront leurs têtes de listes, sont aussi un mécanisme de proscription anti-démocratique puisque les listes recevant moins de 1,5% des voix sont tout simplement interdites de se présenter aux élections générales. La mise en place de ces mal dénommées « primaires » avait été un facteur déclenchant de la conformation du FIT en 2011. Ce front électoral de l’extrême gauche trotskyste a depuis créé plusieurs fois la surprise, culminant à 5% des suffrages et 1,2 millions de voix lors des élections législatives de 2013.

Dans le contexte de la fin de cycle kirchneriste, le FIT a su, avec son programme anticapitaliste et fondé sur la défense de l’indépendance politique de la classe des travailleuses et travailleurs, devenir le canal d’expression privilégié de la radicalisation au sein du monde du travail, de la jeunesse et des mouvements sociaux. En ces temps de capitulation tragique de Syriza en Grèce, il s’agit d’une démonstration qu’il n’est pas nécessaire de mettre ses idées dans sa poche, et de s’adapter au monde politique des classes dominantes et à leurs institutions pour gagner en audience. En Argentine même, les courants politiques de gauche radicale qui sont entrés en dépendance du kirchnerisme au nom de son orientation « à gauche » se sont effondrés avec l’expérience faite progressivement par la population de l’alignement de ce dernier sur les milieux d’affaires et l’impérialisme.

Avec l’élimination des deux petites listes du MST et du Nouveau MAS du fait des PASO, le FIT, qui a été traversé par ses propres primaires, devrait probablement passer la barre des 4% lors des élections générales d’octobre. Selon toute probabilité, il y obtiendra une quantité plus importante qu’auparavant de charges législatives. Des députés nationaux et provinciaux qui, selon les règles du FIT, touchent le salaire d’un instituteur et reversent le reste de leur gratification à un fond de soutien aux grèves menées dans le pays.



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