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Analyse internationale

Élections en Turquie : quels sont les enjeux ?

Des élections présidentielles et législatives se tiennent ce dimanche en Turquie. Ces élections pourraient mettre à bas Recep Tayyip Erdoğan après 20 ans au pouvoir : sa stratégie de surenchère réactionnaire pourrait s’avérer insuffisante face aux difficultés économiques qui traversent le pays. Face à lui, Kemal Kılıçdaroğlu mise sur une politique monétaire plus orthodoxe et sur une xénophobie crasse.

Wolfgang Mandelbaum

14 mai 2023

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Élections en Turquie : quels sont les enjeux ?

Crédit photo : Recep Tayyip Erdoğan, painted portrait, Thierry Ehrmann | Flickr

Présentées comme le plus grand test pour Recep Tayyip Erdoğan depuis sa prise de pouvoir, les élections qui se tiennent ce dimanche en Turquie représentent assurément un sérieux danger pour celui qui tient le pays depuis maintenant 20 ans, d’abord comme Premier ministre puis comme Président. Face à lui, le kémaliste du CHP Kemal Kılıçdaroğlu est le seul autre candidat qui a des chances de l’emporter, dans les élections présidentielles comme législatives, qui ont lieu le même jour.

Déroulement des élections

Le déroulement du scrutin présidentiel est parfaitement semblable au système français : si un candidat remporte une majorité absolue au premier tour, il est élu, sinon les deux candidats en tête doivent se départager au second tour. Les élections législatives se font en un tour au scrutin proportionnel, mais seuls les partis ayant obtenu 7 % des voix pourront obtenir des sièges à l’assemblée, indépendamment des résultats de l’alliance dont ils font partie.

Les sondages pour les élections présidentielles donnent les deux principaux candidats au coude à coude au premier tour, avec un léger avantage pour Kemal Kılıçdaroğlu, tandis que la coalition menée par l’AKP d’Erdoğan a l’avantage dans les législatives. Au second tour des présidentielles, Kılıçdaroğlu reste en tête avec un court avantage  ; l’éventualité d’une victoire de Kılıçdaroğlu dès le premier tour reste possible. Ces sondages doivent cependant être pris avec de grosses pincettes, ceux-ci étant notoirement peu fiables.

Les élections législatives vont renouveler les 600 députés du parlement monocaméral. La Grande Assemblée nationale est présentement dans les mains d’une coalition composée de l’AKP (Parti de la justice et du développement, le parti d’Erdoğan) et de leurs alliés du parti d’extrême-droite MHP. Pour ces élections, deux partis d’extrême-droite ont rejoint cette Alliance du Peuple. Face à eux, l’Alliance de la Nation, composée du CHP (Parti républicain du peuple) et de cinq autres partis ; les membres de cette alliance « attrape-tout » ont pour seul point commun leur opposition à Erdoğan, pour diverses raisons. En contraste total avec ces deux alliances, une troisième, l’Alliance du travail et de la liberté, composée de partis issus de diverses traditions de gauche et d’extrême-gauche, fait son chemin depuis quelques mois. Si sa dynamique est bonne, il n’est pas sûr qu’elle se concrétise dans de bons résultats lors de ces élections en raison des entraves du système électoral faussement proportionnel (avec un seuil) qui désavantage les petits partis.

Kılıçdaroğlu semble donc avoir l’avantage dans la course à la présidentielle et la coalition menée par l’AKP dans le scrutin législatif. Un résultat fractionné est ainsi tout à fait possible, dans un sens comme dans l’autre, une hypothèse qui pourrait engendrer une grande instabilité dans le pays selon de nombreux analystes.

Une campagne dominée par les questions économiques

La Turquie vie depuis plusieurs années sous une inflation record, bien au-delà de ce que connaissent la plupart des autres pays de la planète. Après un pic à 85 % en rythme annuel en octobre 2022, l’inflation est redescendue à 45 % en avril. Cette inflation record est certes due à des raisons conjoncturelles, mais également à la politique monétaire du gouvernement Erdoğan, qui a demandé à la BCRT, la Banque centrale turque, de baisser les taux directeurs plutôt que de les augmenter. La logique derrière cette manœuvre iconoclaste est que procéder ainsi attirerait les investisseurs étrangers, et soutiendrait l’emprunt de manière à doper la croissance et combler la balance des paiements du pays.

Cette inflation monstre touche de plein fouet les travailleurs les plus pauvres, puisque de nombreux produits alimentaires ont vu leur prix exploser, tandis que les loyers à Istanbul ont doublé, voire triplé sur l’année 2022. Pour compenser la dégringolade du pouvoir d’achat des Turcs, le gouvernement a régulièrement augmenté le salaire minimum, mais ces mesures palliatives sont des expédients fort précaires. Erdoğan a promis de nouvelles hausses de salaires, et notamment une hausse de 45 % pour les fonctionnaires, soit assez pour compenser l’inflation si elle reste à son taux actuel.

Le principal opposant à Erdoğan, le kémaliste du CHP Kemal Kılıçdaroğlu, a d’ores et déjà promis de revenir à une politique monétaire plus classique s’il était élu, et de restaurer l’indépendance de la BCRT. Mais une hausse brutale des taux directeurs engendrerait certainement une forte récession, qui serait maîtrisée par la mise en place d’une sévère politique d’austérité, une mesure complètement assumé par Kılıçdaroğlu.

Des scrutins à forts enjeux

Les préoccupations économiques ont ainsi dominé la campagne, malgré la volonté des candidats de déplacer les termes du débat autour de problématiques sécuritaires et nationalistes. Erdoğan a ainsi multiplié les sorties réactionnaires, s’attaquant aux personnes LGBT, aux minorités ethniques et religieuses et plus largement en mettant l’Islam au centre de sa campagne, en dénigrant son opposant de confession alévie, un courant hétérodoxe de l’Islam.

La question la plus épineuse reste celle des réfugiés syriens. La Turquie est devenue une terre de refuge pour les Syriens qui ont fui la guerre, surtout depuis la signature en 2016 de l’accord sur l’immigration avec l’UE pour que la Turquie accepte un grand nombre de migrants en échange de fonds et de la levée des restrictions sur les visas turcs dans l’espace Schengen.

De nombreux acteurs de la classe politique se sont appuyés sur l’arrivée de ces millions de réfugiés qui fuient la guerre et la misère pour alimenter la xénophobie au sein de la population turque. Kılıçdaroğlu a notamment promis de renvoyer les 3,6 millions de réfugiés sous deux ans. Erdoğan est pour sa part plus ambivalent sur la question des réfugiés ; s’il n’a pas hésité à surfer sur la xénophobie ambiante, il apparait face à Kılıçdaroğlu comme le candidat « modéré », dans la mesure où il souhaite un retour des réfugiés en Syrie, un pays toujours déchiré par la guerre, dans la « dignité », et sur la base du volontariat. À cet effet, il envisage un réchauffement des relations avec la Syrie de Bachar el-Assad afin de faciliter le retour des Syriens. Les promesses d’expulsions de masse de Kılıçdaroğlu et les retours volontaires prônés par Erdoğan semblent irréalistes, et dans tous les cas, il est évident que la situation pour les migrants, qu’ils soient Syriens, Afghans, ou d’autres nationalités, n’est pas près de s’améliorer.

Un autre sujet qui a traversé la campagne est bien sûr celui du double séisme qui a touché le sud du pays en février dernier. Le coût humain comme économique a été énorme, et de nombreux habitants vivent encore sous des tentes. La réponse du gouvernement d’Erdoğan a beaucoup été critiquée, au point où il a dû présenter des excuses publiques. Malgré cela, il semblerait que cet événement ne va finalement pas avoir un impact majeur sur le vote des habitants dans les zones touchées, les bastions d’Erdoğan lui conservant peu ou prou leur fidélité.

En revanche, le vote des Kurdes, qui représentent environ 20 % de la population, pourraient représenter un avantage décisif en faveur de l’opposition. Le HDP, le principal parti pro-kurde, n’a pas présenté de candidat aux présidentielles, et a appelé à voter pour Kılıçdaroğlu, après des années de politiques de répression d’Erdoğan à leur égard, et qui pourrait lui coûter une victoire.

Une autre question qui est potentiellement inquiétante au niveau international est celle d’une possible déstabilisation de la situation politique et sociale dans le pays. En effet, la Turquie est un acteur géopolitique de plus en plus important dans la région. Nous avons déjà évoqué la question des migrants et des réfugiés. Mais la Turquie, et Erdoğan en particulier, joue un rôle clé dans le dossier des exportations agricoles ukrainiennes à travers la Mer Noire. Quel que soit le résultat, si celui-ci venait à créer une situation de déstabilisation, les conséquences pourraient aller au-delà des frontières turques.


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