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Politique

Les mots au service du racisme d’Etat. Retour sur le "live" de jeudi

Déconstruire et contrer le discours islamophobe

350 connexions pendant près de 2h30, pour le live « Islamophobie, islamogauchisme et islam politique » de ce jeudi soir, animé par RPDimanche et auquel ont participé Ludivine Bantigny, Saïd Bouamama, Thomas Deltombe, Anasse Kazib et Françoise Vergès. Une discussion riche et un vrai débat dans le cadre d’une situation qui appelle, plus que jamais, à l’intervention.

lundi 23 novembre 2020

Derrière les mots-épouvantails, « islamisme », « islamistes », « intégristes », « islamo-gauchisme » et tous les autres, une seule volonté pour le gouvernement et ses suppôts médiatiques : évoquer le spectre des « ennemis de l’intérieur » pour faire accepter ses mesures ultra sécuritaires, son ultérieur tour-de-vis liberticide … et sauver sa peau pour 2022. Une seule issue pour le camp des travailleurs et des opprimé.es : croiser les regards et faire converger les luttes, en France et dans le monde. Tel a été le sens du [riche débat en ligne organisé jeudi soir par RPDimanche avec la participation de plusieurs personnalités militantes engagées autour de ces thématiques.

L’altérité et l’amalgame, de vieilles ficelles pour fabriquer des ennemis

L’étranger, l’autre, le différent a toujours constitué une opportunité pour justifier et organiser l’unité contre un bouc émissaire. Ils-elles ont une autre culture, des pratiques différentes, un autre aspect, une autre langue ou un autre accent ; ils habitent dans des quartiers ou des zones spécifiques dans lesquels ils se trouvent cantonnés non par choix mais par nécessité. C’est ce qu’a rappelé Saïd Bouamama en faisant référence aux Auvergnats ou aux Bretons rejoignant Paris au milieu du XIXème siècle … ainsi qu’aux immigrants successifs, les Polonais, Portugais, Espagnols, Maghrébins…venus s’installer en France au fil du temps, pour y travailler.

Car quels que soient les pays ou les cultures d’origine, la communauté n’est pas un choix de repli mais bien une situation imposée. Ces « communautés » existant sur le territoire français sont tout d’abord construites médiatiquement, ce sur quoi est revenu Thomas Deltombe en reprenant les grands axes de son étude sur la « fabrique du musulman ». Ces communautés, sont, de fait, le fruit conjugué de l’asservissement et de l’appauvrissement des populations (souvent placées sous la domination coloniale) et des besoins grandissant du capitalisme en France recherchant une main d’œuvre à bas prix, précaire, exploitable et vivant dans les conditions sociales les plus défavorables. Ils sont donc, aux yeux de l’Etat bourgeois, à la fois nécessaires et menaçants, car susceptibles de se révolter. Voilà comment les communautés créées par les conditions d’exploitation de la main d’œuvre au stade impérialiste deviennent une menace pour la classe dominante et se muent, dans les termes mêmes de la propagande actuelle du gouvernement et des médias contre les musulmans, en « communautarisme ».

Qui a peur des musulman.e.s ?

Une telle transformation sémantique, ainsi que ses avatars, sur lesquels sont revenus les invité.es, n’a pas d’autre objet que d’opérer une division au sein du prolétariat et d’instiller dans la population tout entière la peur qui appartient en propre à la bourgeoisie à l’idée d’une potentielle révolte, en la présentant comme une peur collective légitimée par la terreur que cherche désormais à faire régner le djihadisme.

Car le dispositif de fabrication des « ennemis de l’intérieur » serait incomplet si on n’y ajoutait la pratique de l’amalgame qui consiste à agrandir la menace par « cercles concentriques » jusqu’à la jonction avec les « ennemis de l’extérieur ». Du djihadisme, au concept d’islamisme politique en passant par le vecteur des migrants et des résidents « illicites », c’est chacun des 4 millions de personnes de confession musulmane vivant en France, ou toutes celles et ceux qui sont assigné.es à cette identité, qui sont potentiellement visé.es et sur qui tomberont les lois liberticides que le gouvernement concocte. Même si certains ministres se sont vus tactiquement obligés de distinguer les « bons musulmans » des « islamistes radicaux », ce n’est pas par hasard que Macron dit préférer au terme de « communautarisme », somme toute difficile à condamner, celui de « séparatisme », censé préfigurer une possible « trahison ». Comme le disait Saïd Bouamama : ce que veut en réalité le gouvernement c’est « préparer l‘opinion au consentement à un traitement d’exception ».

« L‘islamogauchisme » ou la condamnable collusion avec l’ennemi

S’il s’agit d’une guerre menée à la fois de l’intérieur et de l’extérieur, tout soutien apporté aux populations musulmanes victimes de la répression, de la discrimination, d’un racisme structurel et placées sous le coup de nouvelles menaces sécuritaires, est censé relever de la trahison. Dès lors, toute mobilisation qui viserait à se dresser contre le racisme d’Etat à l’encontre des musulmans ou supposés tels, tous les combats contre les mesures d’exception et les lois liberticides qui se mettent en place seraient autant de complicité avec les auteurs d’attentats et le terrorisme djihadiste. Le pouvoir et ses chantres n’ont donc pas assez d’injures et de violence pour qualifier ceux qu’ils nomment « islamogauchistes » comme le montre par ailleurs ces quelques images montrées avant l’ouverture des débats de la table-ronde.

Et pourtant, malgré cette vertueuse indignation, c’est du côté de l’Etat et de ses gouvernements successifs, sous Macron ou ses prédécesseurs, qu’il faudrait porter ses regards pour parler de collusion avec l’ennemi. Du terrorisme ou du corps doctrinaire de l’islamisme ils n’ont que faire lorsqu’ils passent des accords avec l’Arabie Saoudite ou le Qatar.

En montrant du doigt les prétendus « islamogauchistes », ils ne font qu’exprimer leur propre terreur : celle de la potentielle révolte de fractions entières de la population, opprimées, discriminées ou carrément exclues, révolte dont le mouvement des Gilets jaunes leur a donné un cuisant avant-goût, et celle de la jonction avec les courants les plus radicaux du mouvement ouvrier. Un scénario que la situation actuelle rend possible, sinon probable, et qu’un contexte de crise à la puissance 3 pourrait transformer en explosion. Vilipender les « islamogauchistes » n’est, dans ces conditions, ni plus ni moins qu’une manière d’exorciser l’avenir. Si, à l’instar de Ludivine Bantigny, il convient de rejeter ce vocable éminemment péjoratif dans la bouche de ceux qui l’utilisent, on pourrait, comme l’a fait Anasse Kazib, en détourner le sens pour revendiquer l’unité et la solidarité des exploités et des opprimés et mener la lutte du bon côté de la barricade face à un état dont la nature autoritaire et répressive s’accroît de jour en jour.

La défense d’un Etat affaibli, le tour-de-vis sécuritaire et liberticide supplémentaire

Car tous les mots ronflants et concepts fumeux rabâchés à longueur de discours et d’interviews ne sont que supercheries et « faux-nez », signes d’un régime affaibli qui marche à couvert et ne trouve de force que dans son bras armé. Un régime dont l’actuel gouvernement, violemment ébranlé depuis plusieurs mois par des mouvements sociaux de grande ampleur, avec le soulèvement des Gilets jaunes, la mobilisation contre la réforme des retraites, la contestation croissante de la gestion de la crise du COVID 19, la colère qui gronde dans les hôpitaux, parmi les enseignants ou chez les petits commerçants, voit sa crédibilité s’effondrer. Macron, enfermé dans des marges de manœuvre de plus en plus restreintes ne trouve dès lors d’autre échappatoire, que de « se jeter comme un charognard », pour reprendre les mots de Ludivine Bantigny, sur le sang versé au nom du djihad.

Pour contenir la pression qui monte et menace, Macron durcit son système autoritaire bonapartiste et marche vers des formes d’exercice du pouvoir de plus en plus dures et âpres, ce sur quoi les intervenantes et intervenants ont débattu, en fin de table-ronde, autour, notamment, de la pertinence de l’usage du concept de « fascistation » ou de « fascisme rampant » pour décrire la séquence que nous traversons actuellement. La loi sur la sécurité globale est l’avatar le plus récent et le plus significatif de ce raidissement liberticide, avec l’interdiction faite à quiconque, y compris aux journalistes, de filmer les policiers dans leurs œuvres. Mais, malgré une majorité parlementaire qui lui demeure acquise tout en s’effritant au sein du Palais Bourbon, il est contraint à des reculs réguliers comme celui sur le fameux article 24 censé sauver in extremis la liberté de la presse, adopté vendredi après auto-amendement de Darmanin. Il en résulte une sorte de valse-hésitation qui montre que malgré un rapport de force qui se lézarde de plus en plus du côté du pouvoir, la marche vers des attaques de plus en plus rudes n’est pas enrayée.

Reste à s’interroger sur la manière de s’organiser dans le camp des exploité.es et des opprimé.es. La diversité et la complémentarité des compétences, des analyses et des engagements des participant.es à la table ronde ont eu pour effet de mettre en évidence la nécessité de donner un contenu élargi à la fameuse « convergence des luttes » que l’on met si souvent en avant. Françoise Vergès en forme de conclusion, a insisté sur la nécessité de travailler ensemble sur l’intersection entre les différentes oppressions issues des dominations coloniale, patriarcale, capitaliste et impérialiste. Se cantonner aux luttes en France alors que des mouvements ont lieu à une échelle inédite dans un grand nombre de pays simultanément, c’est se laisser enfermer dans les contours de « la nation » que l’Etat veut nous imposer tout en jouant son jeu impérialiste à l’échelle géopolitique.

Aux ruses, aux mots et aux propagandes mensongères qu’utilisent les gouvernants pour diviser les exploité.es et les opprimé.es et les faire se dresser en ennemi.es les un.es contre les autres, la seule issue se trouve dans la solidarité et le combat commun sur tous les fronts à l’échelle internationale.




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