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Notre classe

Témoignage de gréviste !

Deborah, gréviste à la BSB : « On parle de précarité mais l’Université fait des économies sur les étudiants salariés »

La semaine dernière, les grévistes de la Bibliothèque Sainte Barbe ont mis fin à leur grève après le recul de la direction de Paris 3. Leur bataille de deux mois pour de meilleures conditions de travail a payé, et leur victoire, même partielle, est un point d'appui dans la lutte contre la précarité étudiante et la précarisation de l'ESR. Retour sur cette lutte exemplaire, menée par de jeunes étudiants salariés avec Déborah, monitrice étudiante et gréviste.

mardi 9 mars

Crédits photo : Facebook de MOET en grève

Révolution Permanente : A la Bibliothèque Sainte Barbe, vous avez été en grève plus de deux mois, pour de meilleures conditions de travail. Peux-tu revenir brièvement sur l’historique de ce conflit qui vous a opposé à la direction de l’Université Paris 3 ?

Déborah : Ça a commencé en novembre au moment de l’annonce du deuxième confinement. La bibliothèque a fermé le soir même, pendant trois jours. On nous a annoncé qu’on ne serait pas payés pour ces trois jours et qu’on aurait à rattraper ces heures-là. Étant-donné que ça ne nous semblait pas normal, on a décidé de nous pencher sur nos contrats et on a assez vite compris qu’on se faisait arnaquer. A la Bibliothèque, nous, les moniteurs étudiants, on est contractuels et on travaille 15h par semaine, de septembre à juillet.

Et même si on sert un besoin permanent de la bibliothèque, il y a écrit dans notre contrat qu’on est « payé à l’heure faite ». Donc on est des sortes de « faux contractuels », comme on dit dans la fonction publique. On est entre les contractuels permanents – les profs, les bibliothécaires, ceux qui travaillent dans les musées, etc. – et les vacataires.

Dans la mêlée on s’est aussi rendu compte que la DRH de Paris 3 n’avait pas payé les congés payés liés à la Covid de certains de nos collègues. Encore une fois, sous prétexte de nos contrats. Du coup, on a demandé si en cas de confinement strict on serait payés, et on nous a répondu que non car on était payé à l’heure faite.

Par la suite, la direction nous a appris pendant une réunion qu’ils allaient modifier nos contrats, à partir de l’année prochaine. On allait avoir des contrats de vacation, beaucoup plus flexibles, moins d’heures, et surtout on allait possiblement perdre tous nos avantages : les congés payés (à Noël par exemple), le paiement des jours fériés, les tickets restaurants, etc.

Donc le 5 décembre on s’est mis en grève, et tous les samedis pendant deux mois et demi, et même une semaine entière fin janvier. Dès les premières semaines de grève, la direction a compris que c’était illégal de pas nous payer les congés maladie liés au Covid et fin janvier on a gagné sur des garanties pour les nouveaux contrats (congés payés, tickets restaurants, etc.). Enfin, la semaine dernière, on a gagné ou plutôt à moitié gagné sur le paiement des jours en cas de fermeture de la bibliothèque. La direction nous a expliqué que si on n’était pas payés c’est parce que nos tâches, qui consistent en du rangement, gestion du public, etc. ne sont pas « télétravaillables ». Ce qu’ils nous ont donc proposé c’est des tâches « télétravaillables » : du tutorat pour des étudiants de L1 de P3, ou autres, pour nous garantir d’être payés en cas de nouvelle fermeture de la bibliothèque.

Révolution Permanente : Ce qu’on comprend donc c’est que si la direction recule sur la casse du statut, elle en profite quand même pour flexibiliser toujours plus vos tâches en cas de fermeture de la bibliothèque d’après sa dernière proposition en plus de vous faire rattraper les heures du mois de novembre. Qu’est-ce que tu penses de cette nouvelle ?

Déborah : En fait, le fond du problème n’est pas du tout réglé étant donné qu’on n’a pas de garantie de « chômage technique » et qu’on doit encore rattraper les heures de novembre qu’on avait perdu. Moi par exemple je suis concernée par 12h, d’autres plus.

Ils nous ont dit ça après 3 mois de mobilisation et de fatigue de notre part, donc pour nous c’est une victoire dans la mesure où on aura 15h garanties par semaine. Mais c’est clair que ça arrive aussi juste après l’annonce qu’il va falloir de tuteurs pour les étudiants de L1… Ils nous ont dit que ça revaloriserait nos salaires, mais c’est clair que ça les arrange de nous avoir sous la main. Ça montre ce que la fac va devenir aussi ces prochaines années : la DRH de Paris 3 nous a dit que tous les contrats étudiants seraient centralisés par une plateforme dans l’université qui leur permettraient de nous utiliser de manière flexible pour plein de tâches… C’est l’uberisation du travail dans la fonction publique. C’est pour ça que pour nous c’est une demi-victoire, qu’on n’a pas gagné sur le fond.

Révolution Permanente : Vous avez construit une grève dans un secteur où la transmission des luttes est quasi impossible à cause de la courte durée des contrats, quels sont les liens de solidarité que vous avez tissé pendant ce conflit ?

Déborah : Je pense qu’on a réussi à faire une grève unanime parce que la direction a accumulé les attaques dans un temps court. Du coup ça a permis de mobiliser vite, mais après ce qui était difficile c’était de faire grève dans un secteur public. Il fallait jouer surtout sur la pression médiatique. En pleine période où on parle de précarité étudiante, il y a une direction d’Université qui faisait des économies sur des étudiants salariés.

Le métier de moniteur étudiant et le fait que la fonction publique emploi des étudiants c’est assez peu connu, donc ça a permis de faire connaître aussi notre statut. On a contacté des médias, mais aussi d’autres bibliothèques et on s’est vite rendu compte que souvent les salariés avaient même moins d’avantages que nous. On a aussi fait des liens avec les contractuels et les vacataires précaires de l’ESR, les BIATSS, les doctorants, etc. Ils ont les mêmes problèmes que nous aussi, c’est toujours les universités qui précarisent les plus précaires.

Révolution Permanente : De par votre statut, vous vivez très concrètement à la fois la casse de vos conditions d’étude à la fac mais aussi la précarisation des emplois dans l’ESR. Vous êtes une sorte de pont entre les étudiants et les salariés précaires à l’Université ?

Déborah : Oui, on était vraiment à l’intersection de pleins de problèmes et je pense que c’est aussi ce qui a permis à notre lutte de réussir. On faisait le lien avec tous les problèmes qu’on voit aussi sur la fac. C’est pour ça qu’on a fait une journée de grève commune avec les doctorants précaires de Paris 3 justement. On a vite eu cette logique de faire des liens, comme on était tous employés de bibliothèques, mais aussi étudiants et employés par la fac.

Si déjà on a besoin de travailler 15H par semaine alors qu’on est étudiant c’est vraiment dégueulasse de nous priver par exemple de 12h de travail par mois, c’est me priver du quart de mon salaire du mois. Moi j’ai carrément perdu mon deuxième boulot dans la mêlée parce que j’étais employée en contrat d’extra dans la restauration. Donc je me suis retrouver dans une situation très difficile.

Ils jouent sur ça pour faire des économies, sur le fait qu’on soit une main-d’œuvre flexible et précaire qui n’a pas le choix. Ils pensent qu’on ne va pas oser se mobiliser ou les contredire parce qu’on en a trop besoin.

Révolution Permanente : Du coup, quels sont les bilans et les acquis de cette grève que tu aimerais transmettre ?

Déborah : Il y avait déjà eu une grève en 2016, mais ce n’était pas du tout une grève aussi massive. Ils avaient fait grève parce qu’ils étaient payés tous les 3 mois, et ils avaient gagnés le fait qu’aujourd’hui on est payé tous les mois. Là, les acquis de la grève, c’est que même avec le turn-over de l’année prochaine, on a déjà un groupe constitué qui va rester et que la direction sera plutôt frileuse de nous attaquer, d’essayer de changer les contrats. On hésite aussi à se syndiquer, même si notre groupe est déjà une force en soi.

Comme pour la grève de 2016, je pense que c’est important de se dire qu’on est un groupe d’étudiants précaires qui a réussi à faire ça. Quand tu sais qu’avant il y a eu des choses, comme en 2016, et qu’elles ont marché, c’est important pour toi pour que tu puisses te mobiliser aussi.

Il y a de l’espoir puisqu’on a relevé la tête, qu’on s’est battus et qu’on a en partie gagné. Au début on avait peu cet espoir. On entendait beaucoup parler de précarité étudiante, on nous disait qu’on devrait s’estimer heureux d’avoir un travail. Je n’aurais jamais pensé que ma première grève serait en tant qu’étudiante en master ! On a dû travailler quand même 15h par semaine, étudier, et organiser la grève. On se sentait traités comme de la merde dans la bibliothèque, mais on a vu notre force quand on était nombreux.




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