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Politique

De quoi le « Convoi de la liberté » a-t-il été l’expression ?

Le « convoi de la liberté » marquait, samedi 12 février, son premier acte à Paris. Inspiré du Freedom Convoy canadien, le mouvement hexagonal s’en distingue pourtant. En France, le mouvement n’est pas impulsé et hégémonisé par l’extrême-droite, mais a un caractère spontané. Ensuite, le mouvement exprime, malgré la confusion, des revendications justes dénonçant le passe vaccinal, et met au premier plan le coût de la vie, les salaires, et la question sociale.

mardi 22 février

"Convoi de la liberté" à Nice, le 9 février 2022
Crédit photo : afp.com/Valery HACHE

C’est dans le cadre d’un dispositif répressif sans précédent depuis les Gilets Jaunes que le « convoi de la liberté » a convergé vers Paris. Si la capitale n’a pas été « bloquée », plusieurs centaines de véhicules ont réussi à déjouer le dispositif quasi-militaire de Macron, imposant une sacrée pagaille, bloquant la place de la Concorde quelques heures. Pour certains, la mobilisation s’est poursuivie au travers plusieurs manifestations dans Paris, de la place d’Italie au ministère de la Santé. Le temps de quelques heures, les mobilisés ont manifesté sur les Champs Elysées, renouant avec ce qui était au cœur du mouvement des Gilets jaunes : la contestation à proximité des lieux de pouvoir.

Le mouvement « convoi de la liberté », d’une autre nature que son homologue canadien

Le « Convoi de la liberté » est né en écho au mouvement contre l’obligation vaccinale au Canada, qui a paralysé la capitale. Après avoir fait tache d’huile dans d’autres villes outre-Atlantique, le mouvement s’est exporté en Europe, comme aux Pays-Bas, en Allemagne, tandis qu’un convoi s’est dirigé sur Bruxelles le 14 février en passant par une étape stratégique : Paris.

Pour autant, s’il existe un lien de filiation entre le « convoi » hexagonal et le mouvement Canadien, le lien est particulièrement ténu. Seul deux similitudes peuvent être observées. La première, c’est l’opposition aux mesures de restriction mises en œuvre par les Etats durant ces deux dernières années de pandémie, notamment l’obligation vaccinale et ses multiples modalités. La seconde, c’est l’usage de la tactique du « convoi » qui, moyennant des véhicules, visait à reproduire la « paralysie » d’Ottawa à Paris.

Mais la comparaison entre les deux mouvements s’arrête là. En effet, le Freedom Convoy canadien n’est pas un mouvement purement spontané. Il constitue une action impulsée et dirigée par l’extrême-droite canadienne, qui, tout en ayant des dynamiques propres, est soutenue par Donald Trump et influencé par l’alt-right étasunienne.

La base sociale et la première ligne de ce mouvement se constituent d’un secteur minoritaire de routiers. En tant que possesseurs de leurs propres camions, ces routiers font partie des couches inférieures de la petite bourgeoisie. Ils sont - en raison notamment de l’absence de politiques des directions du mouvement ouvrier canadien - influencés par le trumpisme, les idéologies anti-vax, complotistes et le suprémacisme blanc. Dans le mouvement, ce secteur des routiers est renforcé par des agriculteurs, des propriétaires de petites entreprises. Et si parfois, des travailleurs mécontents se mêlent au mouvement, ils n’en sont pas le visage.

Le lien internationaliste qu’ont fait spontanément les manifestants du « convoi de la liberté » en France avec le « Freedom Convoy » canadien est toutefois un élément progressiste, illustré par les drapeaux canadiens qui flottaient en soutien au mouvement outre-Atlantique.

Le « convoi de la liberté » : spontanéité et état d’esprit de solidarité

En écho au mouvement canadien, plusieurs centaines de milliers de personnes se sont spontanément organisées sur les réseaux sociaux, appelant à un blocage routier de Paris. Pour preuve de cet engouement, le groupe Facebook « Convoi de la liberté » est passé de 50 000 membres à 350 000 membres en deux semaines, tandis que des groupes Télégramme ont été créés pour organiser le convoi : provisions alimentaires, propositions d’hébergement, etc. C’est un important élan de solidarité qui s’est constitué autour du convoi comme en témoignent le soutien moral et matériel observés à chacune des étapes.

Si face aux difficultés logistiques et financières de nombreuses personnes ne se sont pas jointes physiquement au convoi, les aspirations du mouvement sont partagées largement au-delà des quelques milliers de personnes mobilisés ce samedi 12 février.

Abrogation des lois autoritaires, pouvoir d’achat, justice sociale… des revendications mêlent et démêlent sanitaire et social

Dans le journal Le Monde, on peut lire le témoignage de deux manifestants, qui donnent les raisons de leur colère : « Le passe sanitaire, l’obligation vaccinale, la hausse du pétrole, les courses, tout, l’ensemble des choses qui nous prennent à la gorge, c’est un ras le bol général en fait ». Avant de conclure : « On va faire comme il se passe au Canada ». Les revendications des manifestants expriment ainsi un ras le bol plus général, qui met au cœur la question du pouvoir d’achat, du coût de la vie, des salaires.

Le « convoi de la liberté » a émergé en premier lieux comme une réaction aux mesures de restriction sanitaire, notamment le passe sanitaire devenu vaccinal. Des restrictions qui pèsent de tout leur poids sur les non-vaccinés, mais plus globalement sur l’ensemble de la population depuis deux ans de gestion autoritaire de la crise sanitaire.

Du point de vue des revendications, en plus de rejeter le passe vaccinal, les convoyeurs tendent à s’opposer plus globalement à l’autoritarisme du gouvernement. « L’objectif est de faire plier le gouvernement sur l’instauration du passe vaccinal et l’état d’urgence sanitaire », pointe notamment un convoyeur. C’est ce que montre aussi une lettre adressée à l’exécutif par le mouvement « Convoy France » qui exige la « restauration de la libre circulation », la « réintégration » des soignants suspendus, ainsi que la fin d’une « société basée sur l’identité numérique sans contrôle de son contenu ».

Si sur le terrain du vaccin se maintient une importante confusion, la « liberté » revendiquée par les manifestants se pose essentiellement sur le terrain démocratique. C’est ce que montre l’élargissement des revendications au-delà des seules restrictions sanitaires, avec l’exigence de « l’abrogation immédiate de la loi sécurité globale ». Une loi symbole de la surenchère autoritaire du quinquennat Macron.

Le passe sanitaire/vaccinal a été « la goutte d’eau » qui a fait déborder le vase d’une colère plus large, mettant au cœur la question sociale. Des revendications qui rappellent en grande partie celles des Gilets jaunes. C’est en substance ce que pointe Nath, ouvrière dans la métallurgie à Orléans : « Je suis en lutte depuis 3 ans. On n’a pas écouté les Gilets Jaunes, les ouvriers comme moi. Tout augmente et on a les mêmes salaires, on ne s’en sort pas, on a faim. Le passe vaccinal a été la goutte d’eau ».

La question des salaires est omniprésente comme l’exprime Valérie, fonctionnaire de l’Education nationale, citée par le journal l’Humanité. « Tout coûte de plus en plus cher. Dans ma branche, le point d’indice est gelé depuis des années, on n’arrive plus à boucler les fins de mois ».

Un mouvement à plusieurs visages

S’il était difficile de savoir à l’avance à quoi ressemblerait le « convoi de la liberté », la mobilisation du 12 février a permis de s’en faire une idée. Il s’agit d’un mouvement aux dynamiques contradictoires, à la composition sociale hétérogène, aux revendications multiples avec une teinte anti-autoritaire, mais aussi sociale.

La composition sociale des convois de la liberté est marquée par une majorité de travailleuses et travailleurs, issus de secteurs différents, notamment des employés du service, des soignants (certains suspendus pour avoir refusé de se faire vacciner), des retraités, des artisans, beaucoup d’anciens Gilets jaunes. Il est aussi composé de secteurs de travailleurs assez diplômés, d’autres plus proche de la petite bourgeoisie, de petit-patrons, ayant déjà participé pour la plupart aux manifestations anti-passe sanitaire. Dans l’un des rares articles traitant du mouvement de l’intérieur, des militants du journal de Lundi matin décrivent ainsi des personnes : « assez âgées » dont les « métiers sont divers » et « les corps usés » dont beaucoup de chômeurs, des salariés suspendus, des agriculteurs, des retraités, des pompiers, des profs, un électricien, une comédienne, d’anciens militaires, des employé.es, un cuisinier, etc…

Le mouvement a de multiples visages. D’un côté, il s’inscrit dans la continuité de celui contre le passe sanitaire - dans lequel des secteurs anti-vaccins et complotistes ont acquis une certaine légitimité en cherchant à emmener la colère vers l’obscurantisme. De l’autre, une composition sociale plus ouvrière dirige la colère vers la question sociale, les salaires, et les services publics, rejoignant par plusieurs aspects l’esprit qui avait animé les Gilets jaunes. Mais il est aussi composé de personnes pour qui il s’agit de la première manifestation.

Dans ce cadre, le mouvement est marqué par un niveau de conscience inégal des manifestants, partagés entre plusieurs stratégies. Quand certains participants proposent « un blocage complet » pour entraîner des « ruptures d’approvisionnement en carburants et nourriture », d’autres défendent un mouvement « pacifique afin de ne pas être discrédité ». Cela illustre différents niveaux et types d’expérience des mobilisations, les premiers se nourrissant de la radicalité des Gilets jaunes, tandis que les seconds rappellent le pacifisme et les illusions des premiers actes du mouvement de ces derniers ou encore les mouvements classiques de gauche, écologistes ou syndicaux.

Ce développement inégal s’exprime aussi au sujet de la délimitation avec l’extrême-droite politique qui s’était opérée au sein de secteurs de Gilets jaunes, les plus impliqués dans le mouvement. C’est ce dont est révélateur l’échange avec Valérie, l’enseignante captée par le journal L’Humanité : « Pour moi, le seul qui vaille, c’est Ravier (ex-RN) ». Elle est interpellée par Michel, gilet jaune sur le dos : « Pour qu’on s’en sorte, il faut commencer par virer tous les gens de droite ».

Ne pas s’adapter et discuter les contradictions du mouvement : la responsabilité des directions du mouvement ouvrier

Le mouvement s’est ainsi révélé empreint de contradictions. La première, c’est celle du refus de la vaccination, qui malgré les nuances, constitue une idéologie diffuse solidement ancrée dans le mouvement.

Une question qui ne peut pas être occultée ou mise au second plan. Ce serait en effet minimiser le poids de l’obscurantisme qui infuse dans les consciences et qui est, en dernière instance, un obstacle majeur à l’émergence de la conscience classe. Ensuite, ce serait refuser la bataille contre l’idéologie d’extrême-droite, le complotisme et le confusionnisme, voire les idéologies néo-nazies. C’est sur cette base notamment que l’alt-right étasunienne cherche à se constituer une base sociale au Canada, s’appuyant sur le refus du vaccin. Une base que les droites étasuniennes et Donald Trump cherchent à radicaliser pour construire une alt-right canadienne à des fins notamment électorales.

Mais discuter de la question du vaccin ne signifie pas pour autant affronter de front cette question. Cela pourrait avoir l’effet contraire et contre-productif sur la conscience des manifestants à savoir une forme de délimitation à priori sur le mouvement.

Deux années de gestion autoritaire de la pandémie du Covid ont été un biais de politisation accélérée, avec d’importantes limites. Cette conscience politique s’est en effet structurée largement sur les réseaux sociaux et a laissé la voie ouverte à de nombreuses personnalités complotistes qui ont gagné une importante influence. Comme le note Lundi Matin : « Nous avons été surpris.es, et dérouté.es, du nombre de personnes convaincues que le vaccin est l’instrument d’un génocide destiné à exterminer les 4/5e de la population. Lorsque nous posions des questions, on nous renvoyait à un univers de références que nous connaissions mal ou pas du tout : le comité Corona de Reiner Fuellmich, Rémi Monde, Bonsens.org, l’Alliance humaine, etc. ».

Si ce constat ne reflète pas la conscience moyenne des manifestants, il ne doit pas être minimisé et doit au contraire nous alerter sur l’absolue nécessité qu’en premier lieux les directions du mouvement ouvrier interviennent dans ce type de mouvement pour opposer une alternative aux complotistes et autres anti-vax en tout genre qui cherchent à mener la colère vers l’obscurantisme.

Pour cela, il est indispensable que les directions du mouvement ouvrier abandonnent la politique de la chaise vide. Intervenir est un préalable nécessaire – mais non suffisant – pour batailler les consciences, convaincre, et construire une alternative de direction à ce type de mouvement. C’est en l’occurrence leur responsabilité que de proposer une politique à d’importants secteurs de notre classe.

La responsabilité des directions du mouvement ouvrier est d’autant plus grande qu’en l’absence de leur intervention en propre, ce sont les secteurs réactionnaires qui capitaliseront, comme l’illustre le bilan du mouvement contre le passe sanitaire.

Dialoguer avec la colère en proposant une stratégie en lien avec la bataille pour les salaires

Si l’esprit Gilet Jaunes marque la mobilisation, la comparaison avec ce mouvement est néanmoins trompeuse car le « convoi » n’est ni une révolte, ni même à ce stade un « mouvement social ». Il constitue une action « spontanée », auto-organisée, de la part de secteurs paupérisés du monde du travail. Il sonne comme un coup de semonce au pouvoir à deux mois de l’élection présidentielle.

Cette action est significative de la disposition à la lutte, et des aspirations à la radicalité de certaines couches profondes de la population. Elle fait suite à la journée de grève générale de l’Education Nationale du 13 janvier, qui elle-même avait une composante spontanée, exprimant un ras-le-bol profond face à la gestion de la crise sanitaire et au manque de moyens dans le service public.

Plus globalement, les mouvements de colère s’inscrivent dans le contexte d’une vague de grèves dures, parfois victorieuses, sur la question des salaires dans le secteur privé, souvent dans des entreprises peu habituées à la grève, que ce soit dans la grande distribution, l’agro-alimentaire, la grande industrie (comme chez Dassault Aviation, Safran), dans les banques et assurances.

Dans le secteur public, les grévistes de la RATP ont paralysé le métro parisien le 18 février pour des augmentations de salaires. Près de 80 % des agents de conduite RER et métro étaient en grève, ce qui rappelle, même si l’intensité était moindre, la journée « noire » du 13 septembre, qui avait donné le ton de la lutte historique contre la réforme des retraites.

Or, si le « convoi de la liberté » démontre bien une chose, c’est la possibilité que la colère contre l’autoritarisme sanitaire s’élargisse à la question sociale. De plus, le fait que cette jonction se fasse « spontanément », sans intervention du mouvement ouvrier, illustre que la conscience de ces secteurs du monde du travail peut évoluer en un sens progressiste, malgré l’importante confusion qui y règne.

Dans ce cadre, les directions du mouvement ouvrier ont la responsabilité non seulement d’intervenir dans des mouvements du type de celui du « convoi de la liberté », mais aussi de chercher à faire raisonner la radicalité sous-jacente exprimée par les manifestants avec la colère du monde du travail.

Pour cela, il est nécessaire de formuler un socle de revendications qui doit appuyer les exigences les plus avancées du mouvement. Un plan qui doit partir des aspirations sur le cout de la vie pour mettre en avant la nécessité d’une augmentation immédiate et généralisée des salaires de 400 euros pour tous, avec un minimum de 1800 euros net mensuel pour tous.

Pour être entendu, un tel plan doit avoir pour préalable de dénoncer avec force le passe sanitaire/vaccinal, ainsi que l’ensemble des mesures qui vise à la contrainte des non-vaccinés, notamment en exigeant la réintégration et l’indemnisation immédiate des soignants licenciés faute de passe sanitaire.

Dans ce cadre, il serait nécessaire de se donner les moyens de réouvrir les discussions sur la question du vaccin, en lien avec des soignants et des militants syndicaux spécialisés sur la question. En effet, le gouvernement, les scientifiques en lien avec le pouvoir sont entièrement discrédités. C’est en ce sens que le groupe « Convoy France » exige « une enquête de pharmacovigilance indépendante sur la sureté des vaccins injectés ». Une revendication qui montre qu’il existe une voie pour convaincre.

Pour unir la colère, il faut proposer un véritable programme de lutte

Les secteurs qui entrent en lutte sont à l’heure actuelle segmentés et divisés. Cette segmentation est le reflet des divisions au sein de la classe ouvrière, du fait notamment de la division du travail, une division qui s’est accentuée avec l’émergence du néo-libéralisme qui a su construire des barrières objectives et subjectives entre différentes couches de la classe ouvrière.

D’un côté, le capitalisme en croissance a construit ce que l’on appelle la « classe moyenne », une expression qui prétend désigner un segment du monde du travail qui a pu profiter d’une certaine forme d’« ascension sociale ». De l’autre, le néo-libéralisme, en tant que solution à un capitalisme en crise, a ouvert des attaques sans précédent contre le monde du travail, qui ont fortement impacté la prétendue « classe moyenne », ouvrant la voie à un processus de paupérisation accélérée ces 30 dernières années.

Si la segmentation entre la « classe moyenne » et le reste de la classe ouvrière s’appuie sur une différenciation objective, elle est en premier lieu le résultat de divisions sur le terrain subjectif.

Cette division est en effet le résultat du corporatisme alimenté en premier lieu par les directions syndicales. Plutôt que de chercher à unifier les rangs de la classe ouvrière, les directions du mouvement ouvrier maintiennent de par leur politique - ou non politique - une forme de sectorisation des luttes. Sinon, comment expliquer que deux secteurs comme les enseignants et les travailleurs de la RATP, alors qu’ils se retrouvent à travailler dans le corps de la fonction publique, voient leurs journées de mobilisation de colère toujours émiettées et divisées ?

Pourtant, il s’agirait de chercher à unifier, au travers d’un programme et d’une stratégie unique, l’ensemble des secteurs du monde du travail, les secteurs paupérisés comme les secteurs de la classe organisés, mais aussi les secteurs issus des quartiers populaires. Un programme et une stratégie qui doivent avoir pour centre de gravité la lutte de classe. C’est dans cet objectif que Révolution Permanente porte la candidature d’Anasse Kazib pour la présidentielle 2022.



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