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Monde

Les démocrates ne sont que des traîtres pour notre classe

Crise sanitaire, plan de relance : la première année de l’ère Biden

Ce jeudi 20 janvier marque le premier anniversaire de l’arrivée de Joe Biden à la présidence des Etats-Unis. Jusqu’à présent, son gouvernement se caractérise moins par le changement que par la continuité avec ses prédécesseurs et la domestication de l’aile progressiste de son parti. La polarisation sociale se poursuit avec le retour des luttes de travailleurs d’une part et de l’extrême-droite d’autre part.

jeudi 20 janvier

Crédits photo : EFE/EPA/Oliver Contreras

Joe Bien est arrivé à la Maison Blanche avec deux promesses contradictoires. D’un côté, il promettait à ses riches donateurs que « rien de changerait fondamentalement », dissipant les craintes qu’il puisse céder à l’aile progressiste ascendante de son parti. Biden rétablissait la stabilité capitaliste qui avait été secouée par le mouvement Black Lives Matter et par l’extrême-droite trumpiste qui avait envahi le Capitole le 6 janvier 2021. Mais il promettait également d’être un président réformateur : le nouveau Franklin Roosevelt.

Durant les premiers mois de son mandat, Biden semblait pointer une rupture décisive avec le néolibéralisme. La journaliste Joan Walsh de la revue progressiste The Nation affirmait ainsi que Biden « a repris le New Deal de Roosevelt et la Grande Société de Lindon Johnson, augmentés des bonnes idées d’Obama et quelques unes des meilleures [idées] du sénateur Bernie Sanders, dans un programme de justice raciale et économique inspiré par Scranton » (Scranton est la ville de naissance de Biden, NDLT). L’aile du Parti démocrate proche de Sanders reprenait triomphalement ses promesses : Faiz Shakir, directeur de campagne de Bernie Sanders, félicitait Biden pour avoir « investi dans les travailleurs à un niveau jamais vu depuis Roosevelt ». La revue Jacobin, l’un des médias liés aux DSA (Democratic socialists of America), s’est aussi faite l’écho de ce ressenti.

En effet, après un plan de relance pour faire face au coronavirus et l’adoption d’un projet de loi sur les infrastructures, une forme de keynésianisme semblait possible. Après tout, cela faisait partie d’un plan impérialiste pour concurrencer la Chine derrière lequel pouvaient se ranger des secteurs entiers de la classe capitaliste. C’était également un moyen pour Biden d’attirer les électeurs de Trump désireux d’investissements dans les infrastructures et de création d’emplois en Amérique.

Un an plus tard, Biden ne semble n’avoir rempli qu’une seule de ses deux promesses : rien n’a fondamentalement changé.

Alors que les congés maternité et paternité, l’effacement de la dette étudiante, la réforme électorale et la lutte contre le changement climatique ne sont pas à l’ordre du jour, Biden a augmenté le budget militaire plus que n’importe quel autre président depuis la Seconde Guerre mondiale. Et bien qu’il puisse dire sur la scène internationale que « l’Amérique est de retour » et se placer à la tête de ses alliés contre la Chine, il doit admettre que la majorité d’entre eux se demande combien de temps cela durera au regard de la popularité de Trump et des crises internes à l’Amérique de Biden. En outre, le projet Build Back Better (Reconstruire en mieux, NDLT) a été torpillé par son propre parti, tout comme le projet de loi sur le droit de vote.

Et n’est pas seulement en cause le fait que ses grands projets n’aient pas été adoptés. La gestion de la pandémie par Biden démontre qu’il n’est pas un keynésien en difficulté, mais bien un néolibéral convaincu. Son approche consiste à faire porter la responsabilité de la pandémie sur les individus – expliquant littéralement que les non-vaccinés traverseront «  un hiver de maladie et de mort ». Initialement, il refusait, tout comme Trump, d’apporter une réponse coordonnée à l’échelle nationale. Il a changé éhontément les mesures prises par les CDC (Centers for Disease Control and Prevention, Centres de contrôle et de prévention des maladies, NDLT) pour servir les intérêts de Delta Airlines et d’autres grandes entreprises et a annoncé clairement que « certains hôpitaux seront débordés ».

Grâce à la « stabilité » qu’il a apporté ces derniers mois, il est désormais capable d’obliger les salariés à travailler sans mesures de protection adéquates ni tests suffisants. De plus, en refusant de lever les brevets qui maintiennent l’apartheid vaccinal à l’échelle mondiale, il s’érige en grand défenseur des profits énormes des entreprises pharmaceutiques au prix de millions de vies humaines.

Entre-temps, la richesse capitaliste s’est envolée pendant la pandémie. Les dix hommes les plus riches du monde ont doublé leurs fortunes depuis le début de la pandémie. Alors même que Biden avait promis de recouvrer leurs impôts : nous attendons encore.

Sur de nombreux points de vue, Biden constitue un retour en arrière. Après tout, alors que Trump et les capitalistes ont essayé de rouvrir l’économie malgré les hospitalisations et les morts en grand ombre, cela s’est réalisé en grande partie sous le nouveau gouvernement. Trump est ouvertement un misogyne répugnant mais l’annulation de l’arrêt Roe v. Wade qui protège le droit à l’avortement a pu avoir lieu durant l’ère Biden. Trump se vantait d’être un président de la légalité et de l’ordre mais les budgets de la police se sont envolés avec Biden. En outre, de nouveaux centres de rétention de migrants ont été construits, plus de migrants ont été arrêtés à la frontière sous ce gouvernement que sous le précédent et la police aux frontières a littéralement frappé des migrants haïtiens avant de les déporter. Nous avons vu le financement continu de l’Etat sioniste d’Israël et l’appui de l’administration Biden malgré les violations persistantes des droits humains du peuple palestinien.

Pire encore, les rues étaient vides : les mobilisations massives pour les droits des immigrants, des femmes, le mouvement Black Lives Matter entre autres, ne sont déjà plus ou ne sont que l’ombre de ce qu’ils ont été. Il y a bien sûr eu des victoires comme l’emprisonnement de Derek Chauvin. Et s’est forgée une nouvelle génération militante qui jouera un rôle dans les luttes futures. Mais à court terme, le cimetière des mouvements sociaux a fait de nouvelles victimes.

C’est exactement ce que fait le Parti démocrate. Lorsque surgissent des mouvements de masse, ils commencent à interroger les démocrates et les institutions capitalistes. Les démocrates et leurs agents accourent et font de grandes promesses et les dirigeants des syndicats et les ONG se mobilisent pour canaliser le tout vers les urnes. Une fois aux responsabilités, les démocrates feignent l’incompétence pour que certains croient qu’ils ont essayé. Mais ce n’est pas qu’ils sont mauvais en politique, c’est justement ça leur politique.

Ils poursuivent les plans insidieux du capital contre les travailleurs et les opprimés, tandis que les dirigeants des mouvements sociaux et syndicaux twittent leur mécontentement et organisent de petites actions symboliques au lieu d’utiliser leurs immenses ressources au service de la lutte pour les revendications progressistes.

Le Parti démocrate avait une aile gauche insurgée qui, avec Bernie Sanders à sa tête, a réellement mis en difficulté l’establishment du parti. Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont joué un véritable rôle d’intégration en permettant que des millions de personnes votent pour Biden. Sanders est désormais dans le cercle intime de Biden, avec toute cette aile rebaptisée comme celle des progressistes pragmatiques. La stratégie de contraindre le Parti démocrate de virer à gauche a été un échec complet. Le Washington Post ne se trompe pas quand il écrit : «  La gauche rêvait de réinventer l’Amérique. Maintenant, elle regarde l’abîme alors que les plans de Biden se fanent. »

Les DSA, qui durant les premières années de Trump étaient un centre d’activistes et de nouveaux socialistes, a glissé vers la droite et est devenu une machine électorale pour l’aile progressiste du Parti démocrate. Ainsi, l’organisation de près de 100 000 personnes connait une crise de croissance.

Entre-temps, nous observons la réapparition de l’extrême-droite. Elle fait irruption dans les conseils scolaires, adopte des lois qui restreignent le droit de vote et retire des droits aux personnes trans dans tout le pays. Il est certain que l’incompétence de Biden dans la gestion de la pandémie pousse de nombreuses personnes dans les bras de l’extrême-droite. Trump dit déjà : « Nous avons donné à Biden tous les outils qu’il désirait et c’est pourtant un échec. Le virus a muté et la stratégie n’a pas changé. Il est incapable de suivre le rythme. »

Dans le même temps, nous avons aussi vu les travailleurs se relever cette année. Nous voyons le germe des tensions de classe dans les démissions indignées de travailleurs dans tout le pays, dont beaucoup ont été publiées sur TikTok et sur le canal Reddit « antiwork ». Même le Financial Times a dû le relever.

Mais ladite Great Resignation (grande démission, NDLT) est aussi une preuve des conditions de travail terribles qui existent dans le pays à la suite des attaques de l’ère néolibérale. Elle est une expression du manque de syndicats dans la majorité des lieux de travail et du manque de combativité syndicale quand ils existent. Nous assistons à des démissions historiques dans les secteurs de la santé et de l’éducation. C’est une expression de la crise de la reproduction sociale, puisque le soin aux enfants retombe de façon disproportionnée sur les épaules des travailleuses et que celles-ci abandonnent en masse le monde du travail.

Contrairement à ce qu’a dit Robert Reich, ce n’est pas une grève générale. C’est une expression individuelle de rage qui n’a pas trouvé le moyen de s’exprimer dans une lutte sociale.

Il y a eu des grèves cette année : chez Kellogg, John Deere, à l’Université de Columbia et des douzaines de plus petits conflits. Comme le disait Marcos, un travailleur du marché de Hunts Point, l’un des plus grands du pays qui a connu une grève en janvier : « Nous sommes restés ouverts [pendant la pandémie] et beaucoup de gars sont morts ici. […] Pendant que les chefs étaient à la maison, je travaillais ici pour eux. Nous sommes des travailleurs essentiels. Ils ont de l’argent, ils ont des millions. Ils ne les ont pas partagés avec nous. Nous méritons plus.  » Ce sentiment se répète sur les piquets de 2021. Nous sommes essentiels tandis que le patronat, les démocrates et les républicains nous traitent comme des kleenex. La pandémie a sans doute changé la conscience de classe des travailleurs. Entre la vague de démissions, la crise de la chaîne d’approvisionnement et cette prise de conscience, Rani Mollla du site Vox affirme qu’il s’agit d’une « nouvelle ère pour le travailleur américain  ».

Dans ce contexte, il y a eu une lutte dynamique sur la dangereuse réouverture des écoles, avec le Syndicat des professeurs de Chicago prenant initialement position pour ses syndiqués et tous les travailleurs de l’éducation du pays. Mais lorsque la direction du syndicat est revenue en arrière de manière non-concertée et antidémocratique, les étudiants ont repris la lutte en se retirant de leurs lieux d’étude par centaines et en descendant dans la rue par milliers.

Les millenials et la génération Z prennent des notes. On ne compte plus les tweets, les tiktoks et les mêmes qui attaquent l’administration Biden pour ses échecs. C’est la même jeunesse qui préfère le socialisme au capitalisme et nombreux sont ceux qui ont rejoint les DSA et voté pour Sanders. Mais elle n’est pas encore active et mobilisée dans les rues, comme elle l’a été pendant l’administration Trump. Et elle n’a plus de lieu où s’organiser comme ont pu l’être les DSA.

Nous entrons dans la deuxième année de l’administration Biden et la troisième année de la pandémie et la nature complètement irrationnelle du capitalisme n’a jamais été aussi évidente. Il suffit de quelques semaines pour qu’un phénomène climatique exceptionnel vienne nous rappeler que les capitalistes détruisent la planète. Socialisme ou barbarie ; et la barbarie semble être en vue.

Article initialement paru sur La Izquierda Diaro



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