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Entre amis

Coupe du Monde. Retour sur 10 ans de relations entre le Qatar et l’État français

La Coupe du Monde masculine de Football au Qatar est lancée. Rarement une Coupe du Monde a été tant décriée, du moins depuis celle de 1978, accueillie en Argentine par la dictature militaire dirigée par le Général Videla. Au-delà de cet événement « Businesso-sportif », il est important de comprendre ce qui lie France et Qatar, quels sont leurs intérêts communs pour appréhender la place dans le monde que veut prendre ce petit Émirat.

lundi 5 décembre 2022

(Crédits AFP/Ludovic Marin)

De la perle au gaz : Une monarchie qui s’enrichit

Ce minuscule bout de désert, un peu plus petit que l’Île-de-France, sans ressource alimentaire, est devenu au fil des années une puissance concurrente de l’Arabie saoudite et de l’Iran et une alliée de l’impérialisme français dans la région. Terrain aride et infertile certes, mais contrebalancé par la présence de la couche de gaz North Dome dans ses eaux territoriales, qu’elle partage avec l’Iran.

Le Qatar est une monarchie Wahhabite dirigée depuis plus de 170 ans par une même famille dont est issu l’émir actuel, Tamim ben Hamad Al Thani . Depuis la découverte du pétrole sur son territoire en 1939 et son exploitation à partir de 1949, ce micro-État est passé du commerce peu florissant de la perle et de la pêche au marché très lucratif du pétrole. Cette première étape a considérablement enrichi cette monarchie et l’ensemble de ses membres. La découverte du plus grand gisement de gaz naturel au monde (North Dome) au large du Qatar va contribuer à sortir l’économie qatarie des conséquences de la crise pétrolière en accélérant l’exploitation de cette manne gazière. En 2021, l’émirat est le 15ᵉ producteur mondial de pétrole et le 5ᵉ en termes de production gazière. Mais c’est aussi le plus grand émetteur de CO2 par habitant au monde, il emet : « Chaque année, en moyenne 53,4 t de dioxyde de carbone, gaz à effet de serre à l’origine du réchauffement de notre planète. C’est trois fois plus qu’un Américain, dix fois plus qu’un Chinois et trente-six fois plus qu’un Indien ».

Un enrichissement sur le dos des travailleurs immigrés

Le Qatar a une particularité commune avec l’essentiel des monarchies du Golfe qui explique aussi sa considérable richesse ; sa très faible démographie. 2,9 millions d’habitants peuplent ce pays avec un PIB par habitant supérieur à celui de l’Allemagne, soit 60 000 dollars. Autre particularité : le nombre de citoyens Qataris est de 250 000, soit moins de 10 % de sa population totale. La majorité des habitants sont les petites mains et quelques cadres expatriés. Ces travailleurs immigrés venus des pays voisins comme le Pakistan ou l’Inde sont exploités dans des conditions catastrophiques en termes de salaires et de conditions de travail. L’ensemble des emplois dans le monde des grands travaux, de la restauration, du tourisme, etc. sont occupés par ces travailleurs. Autant dire que ce pays ne pourrait exister sans cette main d’œuvre corvéable à merci et qui ne coûte que très peu au patronat Qatari. En clair, la richesse du Qatar est concentrée entre très peu mains et seulement celles des Qataris.

Si cette monarchie s’enrichit si vite, c’est évidemment grâce au gaz, mais aussi et surtout grâce à cette exploitation des travailleurs sur un modèle quasi-esclavagiste. Les travailleurs n’ont que très peu de droits : pas de droits d’expression, de réunion, de manifestation et encore moins celui d’être syndiqué. Globalement, un salarié immigré au Qatar appartient à son patron qui a tous les droits sur lui, dont celui de limiter sa libre circulation ou sa possibilité de changer d’emploi. On peut nous seriner avec les nouvelles lois sur le droit du travail, les faits sont têtus. Nombre de travailleurs se voient confisquer leur passeport à l’arrivée par leurs patrons, ne sont pas payés et n’ont aucune possibilité de recours judiciaire. Selon un rapport d’Amnesty International, « Malgré l’instauration d’un nouveau salaire minimum et l’adoption de mesures de contrôle du versement des salaires, des travailleuses et travailleurs migrants continuaient de se faire voler leur salaire par leur employeur ou employeuse sans pouvoir réellement recourir à la justice ». Leurs logements sont infâmes, insalubres. On ne compte plus les accidents de travail sur lesquels l’État ne communique pas, mais les chiffres avancés pour les travailleurs morts sur les chantiers de la coupe du monde s’établissent à plusieurs milliers.

L’État français, les médias, le personnel politique ont beau jeu de critiquer « l’ami Qatari » du bout des lèvres. C’est vite oublier que la situation des droits de l’homme en France n’est pas non plus reluisante, avec ses 300 000 sans-abris, les migrants enfermés dans des camps et sa politique de répression des minorités.

L’amitié entre un impérialisme sur le déclin et une puissance gazière qui se sent pousser des ailes

Même si les relations entre l’État français et le Qatar sont anciennes, l’accord de coopération militaire de 1994 scelle une amitié basée sur des intérêts communs bien compris. Sans dresser une liste exhaustive et chronologique, essayons de comprendre quels sont ces intérêts et de quelle façon ils se croisent.

La monarchie qatarie prend assez vite conscience des limites d’un développement basé exclusivement sur la production d’hydrocarbures. En effet, ce marché comporte bien des avantages, mais aussi des inconvénients importants. Même si nous vivons une période marquée par des prix hauts du gaz et du pétrole, ce n’est pas toujours le cas. Les fluctuations des cours du baril peuvent rendre instable l’économie et donc les profits à moyens termes du patronat qatari. De plus, la tendance à la décarbonation de l’économie mondiale met à mal, à long terme, le pari gazier. Dans le même temps, l’image de la monarchie qatarie est catastrophique, entre accusation de soutien au terrorisme international et fonctionnement féodal de l’émirat. La stratégie de Tamim ben Hamad Al Thani répond à ces deux points. Tenter de diversifier ses sources de revenus et améliorer son image dans un soft-power bien mené. Le tout évidemment en tentant d’augmenter son influence dans le Golfe et d’en devenir une des principales puissances.

La France est un des principaux fournisseurs d’armes du Qatar, qui représente à lui seul 18 % des ventes françaises d’engins de mort ; l’armée Qatarie dispose d’une trentaine de rafales et 9 mirages. Grâce à ce type d’accord, l’impérialisme français tente de maintenir sa présence dans la région par État interposé. De cette façon, l’État français s’achète la complicité du Qatar dans ses opérations impérialistes. Par exemple, le Qatar a soutenu l’État français en Libye, au Soudan, en Mauritanie, entre autres. Ces ventes appuient aussi les accords économiques au travers desquels les plus gros pollueurs de la planète investissent. Les capitalistes français investissent fortement au Qatar, dans les hydrocarbures évidemment, mais aussi dans l’aéronautique, la défense, la construction. La réalité est que l’ensemble des entreprises du CAC 40 se retrouve au Qatar pour y faire fructifier leurs capitaux sur le dos des travailleurs immigrés : Total énergie, Dassault, Vinci, St Gobain… On y retrouve aussi BNP Paribas, qui ne manque jamais de soutenir les énergies fossiles.

L’État français peut donc difficilement masquer sa complicité évidente dans les atteintes aux droits des travailleurs, des femmes et des homosexuels, et soutient le régime en place. Ces nombreux marchés sont autant de débouchés aux capitaux français qui contribuent à enrichir tant la bourgeoisie française que la monarchie.

De son côté, le Qatar diversifie ses activités en Europe et surtout en France. Fort d’un fonds d’investissement de 335 milliards de dollars qui lui permet d’investir en masse en France (à hauteur de 26,7 milliards de dollars), essentiellement dans des entreprises à forts profits. Le Qatar investit dans le luxe au travers de LVMH, Balmain ; dans l’immobilier grâce aux rachats de palaces et hôtels de luxe. Mais aussi dans des entreprises que l’on retrouve au Qatar comme Total énergie, Vinci, ou encore dans l’information avec des parts importantes chez Lagardère et Vivendi.

Le Qatar et l’État français montrent ainsi une réelle amitié basée sur des intérêts communs et croisés. Car l’État français va un peu plus loin avec le Qatar qu’avec d’autres États investisseurs et joue un drôle de jeu de corrompus-corrupteurs, les rôles s’inversant souvent. La fiscalité française pour cet État est particulière. Avant que Macron ne fasse cadeau de l’ISF aux riches, les Qataris résidents en France n’en payaient déjà pas. Ils ne paient pas non plus d’impôts sur les plus-values immobilières.

Pour redorer son image, le Qatar parie sur le sport

Le Qatar détient le PSG depuis 2011. Comme chacun sait, être propriétaire d’un club de football n’est pas des plus lucratifs, mais en termes d’image, c’est le jackpot. Entre grands joueurs et audience télé sur tous les continents, le Qatar profite au mieux de l’image véhiculée par le club de la capitale. BeIn Sport (chaine qatarie) se charge de la diffusion. Dans le même temps, Paris profite à fond de l’image d’un club parmi les plus riches au monde.

Quoi de mieux finalement qu’une Coupe du monde masculine de football pour célébrer une amitié basée sur l’exploitation commune et féroce des travailleurs du Qatar, sur des désastres écologiques et des conflits à répétition  ? Selon une enquête de France Football, le 23 novembre 2010, le président français du moment, Nicolas Sarkozy, déjeunait à l’Élysée avec Michel Platini (président de l’UEFA) et le prince héritier du Qatar. Lors de ce déjeuner aurait été décidé du vote de la France pour l’attribution de la Coupe du monde 2022, un soutien ayant pour contrepartie l’acceptation par le Qatar d’un lucratif contrat de vente de Rafales et le rachat du PSG. Cette Coupe du monde est le symbole de la complicité de l’impérialisme français dans tous les travers du régime Qatari.

L’hypocrisie est à son comble quand Macron explique qu’il ne faut pas politiser le sport. Macron, qui utilise Mbappé comme porte-étendard, lui qui réclame le plus de médailles possible aux Jeux Olympiques, prouve que le sport est éminemment politique ; politique évidemment pour faire oublier que l’impérialisme français utilise le régime du Qatar pour faire encore plus de profits sur le dos des travailleurs de l’Émirat. Dans le même ordre d’idées, Hidalgo, jamais en reste, ne veut pas d’écrans géants ni de fans zones. Étonnant de la part de celle qui profite à fond de l’image du PSG, qui applaudit quand le Qatar investir dans l’immobilier parisien et sponsorise le Prix de l’Arc de triomphe.

Dans la Coupe du monde, comme ailleurs, l’impérialisme français et la monarchie qatarie marchent main dans la main contre les intérêts des travailleurs de France et du Qatar.



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