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Répression Politique

Conférence de presse. Me Kempf et Me Bouillon, avocats de Libre Flot : "La vie d’un homme est en jeu"

Ce jeudi 31 mars était organisé une conférence de presse au sujet de la détention de Libre Flot, militant politique maintenu en détention provisoire et à l'isolement, en grève de la faim depuis 32 jours. Ses avocats, Me Raphaël Kempf et Me Coline Bouillon, ainsi que Camille, une de ses proches, décrivent un traitement inhumain.

vendredi 1er avril

Depuis quatorze mois, Libre Flot, militant libertaire, était maintenu en détention provisoire à l’isolement total. Libre flot est le dernier détenu des sept inculpés du 8 décembre 2020. Ces derniers sont mis en cause dans une instruction pour un procès anti-terroriste, car ils ont combattu Daesh aux côtés du YPG. Ils sont mis en examen pour association de malfaiteurs en vue de commettre des actes terroristes. Contestant la légalité de sa détention et face au rejet systématique des demandes de remise en liberté, Libre Flot est entré en grève de la faim le 27 février dernier avec pour seule revendication une mise en liberté sous contrôle judiciaire, notamment pour préparer sa défense. Déjà très affaibli par la dureté de l’isolement qu’il décrit dans plusieurs lettres, il a dû être hospitalisé le vendredi 25 mars dernier après avoir perdu plus de quinze kilos.C’est alors qu’il a obtenu la levée de son isolement alors même que la mesure avait été prolongée 15 jours avant. Les avocats et les proches de Libre Flot dénoncent une détention provisoire et une mise en isolement injustifiée qui s’est pourtant prolongée pourtant pendant 15 mois.

« Je fatiguée et désemparée face à cette machine à broyer »

Parmi les sept personnes mises en examens, deux ont été placées en contrôle judiciaire, les cinq autres en détention provisoire ; ceci sur la base d’écoutes dans le cadre d’une enquête ouverte par la DGSI et le Parquet National Anti-Terroriste (PNAT) contre les militants partis soutenir les luttes Kurdes contre Daesh. Me Kempf s’étonne d’une mise en parallèle constante entre Daesh et ceux qui ont lutté contre de la part des services de renseignement français, dans le contexte post-attentats du 13 novembre. Libre Flot dans plusieurs lettres exprime son indignation d’être comparé aux terroristes islamistes qu’il a combattus à Raqqa. Camille, une proche de Libre Flot, elle aussi mise en examen dans l’affaire décrit le traitement d’exceptions qu’elle a subi : « Je fatiguée et désemparée face à cette machine à broyer, nous avons eu des conditions de détention particulièrement rudes alors même que plusieurs inculpés n’avaient aucun lien entre eux, personne ne savait sur qu’elle base il était mis en examen, pour moi ça a été des fouilles à nue systématique à chaque fin de parloir, je n’ai eu accès au dossier qu’après ma libération, chacun de nos accès aux droit a été un combat, pour des demandes qui répondaient au minimum de dignité et humanité qu’on aurait du nous octroyer »

Elle vit désormais au rythme de son contrôle judiciaire, aller pointer tous les 15 jours à la gendarmerie, assister aux rendez-vous du SPIP, ne pas pouvoir entrer en contact avec certains prévenus et surtout attendre. Tous les inculpés n’ont pas les mêmes mesures de contrôles judiciaires mais elles se résument à des interdictions de communiquer avec différentes personnes, et la persistance d’une commission rogatoire qui permet d’intercepter leurs communications ou de les suivre dans leurs déplacements à tout moment. Elle décrit une situation qui « devient invivable », elle vit avec l’angoisse de l’instruction : « chaque mot employé est retourné contre vous ».

Un acharnement judiciaire

Une situation qui désoriente d’autant plus les sept mis en examen que certains d’entre eux ne se connaissaient même pas et que leur intention de commettre des actes terroristes n’est établie que « sur ce que pourraient faire les membres présumés d’un groupe présumé » comme l’exprime Me Kempf. Les mis en examens sont désignés sous le terme d’ultra-gauche, une création de la DGSI utilisée pour désigner des militants issus des traditions anarchistes ou autonomes. Elle avait déjà été employée à l’occasion de « l’affaire de Tarnac », dans laquelle un groupe de militants autonomes avait dû faire face à une répression anti-terroriste malgré des accusations totalement fantaisistes à partir de 2008. Ce n’est qu’en 2018 qu’une relaxe générale a été prononcé. Me Raphaël Kempf a demandé au juge de questionner la DGSI sur une définition des contours de « l’ultragauche » pour comprendre ce qui était reproché à son client et s’est heurté à une réponse très évasive.

Ce qui ressort largement de l’affaire est une atmosphère de secret et d’incertitude. En revanche, la réalité de la répression est certaine. La mise en isolement de Libre Flot n’est pas justifiée au vu de son comportement exemplaire, terme employé par le SPIP. Pourtant elle a été décidée dès son premier jour de détention par l’administration pénitentiaire sur la base des motifs de mise en examen. Les avocats de Libre Flot ne peuvent que supposer une crainte de l’administration pénitentiaire qu’il n’influence politiquement d’autres détenus. Le 24 mars, le ministre de la justice a décidé la levée de son isolement mais sans motivation expresse ; les mesures de détention provisoire sont maintenues, alors même que le JLD en décembre dernier avait lui même demandé à vérifier si les conditions étaient réunies pour qu’il soit placé sous bracelet électronique. Malgré des propositions d’hébergement et d’emploi de Libre Flot par plusieurs structures habilitées et leur validation par le SPIP, Libre Flot reste en détention provisoire. Personne ne sait quand l’instruction de l’affaire sera terminée et quand le juge pourra enfin statuer sur le caractère justifié ou non du régime anti-terroriste appliqué aux prévenus. Me Kempf et Me Bouillon demandent la déqualification du caractère terroriste : « s’il s’avère qu’il existe des éléments à charge, nous demandons à ce qu’ils soient débattus », et ce par une institution de droit commun.

Ces derniers sont désemparés, ils n’ont pas pu faire valoir le caractère urgent de leur demande de faire lever la mesure d’isolement visant Libre Flot, la renvoyant aux délais habituels de traitement des affaires par la justice, qui se compte en années. On voit ici bien comment la répression n’a même pas besoin de la justice : la légalité de la mesure d’isolement pourrait bien ne pas être jugée avant l’affaire des sept du 8 décembre.

La criminalisation des luttes internationalistes

Pourquoi un tel acharnement contre Libre Flot alors que François Hollande avait reçu des combattantes Kurdes à l’Élysée en 2015 comme « les héroïnes de Kobané » ? En l’absence de toute communication du PNAT et devant le peu que dévoile la DGSI, la défense en est réduite à faire des hypothèses. Selon Me Kempf, un tournant se serait opéré dans le rapport de l’État français aux combattants volontaires partant lutter avec le YPG fin 2016, avec la notification d’une interdiction de quitter le territoire français à André Hébert, jeune militant français qui a écrit un livre à propos de son expérience de combat auprès des Kurdes et voulait repartir lutter en Syrie. Camille, co-inculpée, parle pour sa part d’un contexte de criminalisation croissante des luttes internationalistes, à mettre en lien notamment avec la répression des manifestations et organisations pro-palestiniennes en France. Un autre élément d’explication pourrait être le fantasme que des militants d’extrême gauche partent se former à la lutte armée à l’étranger pour revenir commettre des actes terroristes sur le sol français, les mettant sur le même plan que des militants d’extrême droite, dont il est bien plus établi qu’ils se forment au combat à l’étranger ou au sein même des forces armées françaises pour ensuite faire régner la terreur-, systématiquement euphémismes par la presse bourgeoise et les autorités.

Toujours sans perspective de libération, Libre Flot a entamé ce 31 mars son 32ème jour de grève de la faim. Les médecins de l’hôpital de Fresnes ont alerté qu’à partir de maintenant ses jours sont en danger et qu’il risque de souffrir de séquelles irréversibles en cas de poursuite du jeûne. Ses avocats sont très préoccupés : « Nous sommes de jeunes avocats, c’est la première fois que nous sommes confrontés à une situation où la vie d’un homme est en jeu, nous souhaiterions qu’il interrompe sa grève de la faim, mais s’il a pris cette décision grave c’est qu’il n’y a aucune écoute de l’institution judiciaire qui ne lui donne aucune perspective quant à sa libération ».



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