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Monde

Enterrer la constitution héritée de la dictature

Chili. Grosse claque pour Pinochet et pour la droite

Au Chili, ce dimanche, le verdict a été sans appel. A une écrasante majorité, celles et ceux qui se sont déplacés aux urnes malgré le Covid ont massivement voté pour déboulonner la vieille constitution de 1980, mise en place par Pinochet, sept ans après le putsch contre Salvador Allende et maintenu en l’état, dans ses grandes lignes, par l’ensemble des gouvernements qui se sont succédé au pouvoir, après 1989, gauche incluse.

mardi 27 octobre

Après le résultat du scrutin bolivien du 18 octobre qui a sanctionné l’échec de la droite putschiste anti-Morales, le référendum chilien de ce dimanche est une grosse claque pour la droite, aujourd’hui au gouvernement, ainsi que pour ses parrains régionaux, un coup de semonce pour les partis traditionnels qui ont maintenu le statu quo post-dictorial jusqu’à présent et une grosse victoire pour ces millions de Chiliens et de Chiliennes qui se sont levés contre l’ordre néo-libéral, il y a un an, et sans qui rien ne serait arrivé. Reste à savoir si ce ras-le-bol qui s’est exprimé, le 25 octobre 2020, sur le terrain électoral, peut rebondir à nouveau dans la rue, dans les entreprises et sur les lieux de travail, comme en octobre et en novembre 2019, pour emporter tout sur son passage. Car le chemin sera semé d’embûches.

Les enjeux du référendum de ce dimanche

Les électeurs et les électrices avaient à se prononcer, ce dimanche, sur deux questions : l’approbation, ou pas, d’un nouveau processus constituant pour remplacer la vieille constitution élaborée par les militaires en 1980 et, en cas de victoire du « oui », la mise en place d’une convention constituante composée à 100% de nouveaux élus ou, à l’inverse, pour moitié de députés issus de l’actuel système parlementaire. A la première question, un peu plus de 78% des électeurs ont répondu « apruebo » et qu’ils entendaient, ainsi, jeter à la poubelle la constitution de la dictature, avec des pics de mobilisation pour le « oui » dans les districts les plus populaires du pays ou les régions les plus touchées par l’écocide de matrice néo-libérale. Ainsi, alors que les taux de participation n’avaient cessé de décliner ces dernières années, notamment chez les plus jeunes (40% en 2017, pour les présidentielles) et au sein des classes populaires (30% dans certains des circonscriptions les plus pauvres), la participation a connu, cette fois-ci, un net regain, avec un peu plus de 50% de participation. Dans les sondages d’opinion, réalisés avant le scrutin, trois-quarts des électeurs du « non » (« rechazo ») affirmaient se reconnaître dans les valeurs véhiculées par l’armée, la droite et le monde de l’entreprise relevant, si cela n’était pas assez clair, la division politique, sociale et de classe entre le « oui » et le « non ». Sur l’autre question, plus piégeuse, de la composition de la future Constituante en charge de rédiger, pour 2022, un nouveau texte de loi, là encore les électeurs ont voté à près de 80% pour une assemblée complètement renouvelée.

Un temps soulagé, Piñera très secoué

Le gouvernement de droite, au pouvoir actuellement, a réussi à se féliciter du résultat du scrutin, soulignant que le vote était l’expression d’une « victoire des citoyens et de la démocratie qui ont fait prévaloir la paix sur la violence ». Piñera a ainsi souhaité cacher, le plus possible, les divisions internes de sa propre coalition, au sein de laquelle on retrouvait des ultra-convaincus du respect du vieux texte pinochétiste ainsi que des partisans d’un changement, motivé, lucidement, par la peur de la rue et que l’explosion sociale d’octobre et novembre dernier ne s’approfondisse et ne finisse par emporter sur son passage l’ensemble du régime et le système qu’il garantit.

En 2019, en l’espace de quelques semaines, la mobilisation force le régime à reculer

On se rappellera, en effet, toutes et tous, l’énorme soulèvement de la jeunesse et des classes populaires en octobre et novembre dernier contre la goutte de trop faisant déborder le vase de la colère : l’augmentation de trente pesos du prix du billet du métro à Santiago. Rapidement, le ras-le-bol, porté par de jeunes lycéens de la capitale aux tourniquets du métro, a fait tache d’huile, est remonté à la surface, s’est étendu à l’ensemble des classes populaires et a gagné tout le pays qui s’est soulevé contre l’ensemble de l’édifice inégalitaire et injuste construit sous la dictature. Le slogan des manifestants, dès le mois d’octobre, était d’ailleurs sans équivoque : « le problème, c’est pas trente pesos, c’est trente ans », à savoir la remise en question, par-delà la hausse du ticket dans les transports de trente ans d’héritage et de politiques néo-libérales et répressives laissées sur pied par les gouvernements « démocratiques » après le pas de côté réalisé par les militaires en 1988-1990. Quelques chiffres expliquent à eux seuls les raisons de cette colère, trop longtemps contenue : le Chili, connu pour sa « stabilité » et sa croissance continue, jusqu’en 2019, est en fait le pays où le plus inégalitaire de la région, avec 1% des plus riches contrôlant un quart des richesses produites, contre 2% pour la moitié de la population. Parmi les plus précaires et les plus fragiles, victimes de ce modèle économique, on retrouve les personnes âgées, les femmes et la jeunesse, dans un pays où tout est privé depuis le pinochétisme, de l’éducation jusqu’aux retraites en passant par les cours d’eau, l’ensemble étant gravé dans le marbre de la constitution de 1980.

A l’état d’urgence et à la répression qui s’est déchaînée dès le début de la mobilisation, à la suite de laquelle près de 30 manifestants ont perdu la vie, plus de 450 ont été éborgnés et plus de 2500 arrêtés, celles et ceux qui sont entrés en mouvement ont répondu par une intensification du combat qui a culminé par une grève générale, le 12 novembre 2019, l’opposition, à l’Assemblée, a offert une planche de salut à Piñera, lui proposant un « accord pour la paix et la nouvelle constitution ». En échange d’un peu d’oxygène pour le président, les parlementaires lui proposent de mettre dans la balance la vieille constitution, ce que personne n’avait fait jusqu’à présent, et ce de façon à gagner du temps. Dans la foulée, ce ne sont pas seulement la gauche social-libérale et les chrétiens démocrates qui ont tout fait pour éteindre le brasier social et politique. La gauche radicale ainsi que les directions syndicales ont également soutenu plus ou moins activement un texte dont l’objectif central était de désamorcer la mobilisation, ou alors se sont ralliées passivement à cette perspective.

Quelles perspectives pour 2021 ?

Fixé dans un premier temps pour se tenir en avril 2020, l’explosion du Covid dans la région a retardé l’échéance électorale. De façon paradoxale, la perspective du référendum, de même que l’épidémie, a permis à Piñera de désaxer le centre de gravité social et politique de la rue à un horizon plus lointain, sans pour autant réussir à juguler totalement le retour du spectre de la mobilisation comme en a témoigné la grande mobilisation du 18 octobre qui a réuni 100.000 personnes à Santiago et des dizaines de milliers en province en dépit des menaces du gouvernement et du discours de la gauche réformiste et des directions syndicales visant à diviser les « bons » des « mauvais » manifestants et, surtout, à ne pas descendre dans la rue. Par ailleurs, et quand bien même cela s’exprime, aujourd’hui, sur le terrain électoral, les scores plébiscitaires du « oui » à une nouvelle constitution et du « oui » à une convention constituante sont un coup dur pour la droite, les forces armées, les secteurs les plus réactionnaires du patronat identifiés à la vieille constitution de 1980.

Il n’est écrit nulle part que les plus de cinq millions de Chiliens et de Chiliennes qui se sont déplacés aux urnes, sans compter les plus jeunes qui ont été le fer-de-lance du mouvement mais étaient exclus du vote, s’arrêteront en si bon chemin et se contenteront sagement d’attendre que la Convention Constituante rende ses travaux. Tout d’abord parce que la situation économique du pays est catastrophique, avec la destruction de plus d’un million d’emplois depuis le début de la pandémie. Et ce d’autant que la future Constituante devrait voir l’ensemble de ses propositions soumises au véto de la droite chilienne, qui selon toute probabilité atteindra le quorum requis des 30% de constituants, qu’elle ne pourra pas remettre en cause les traités internationaux de libre-échange signés par l’Etat ces dernières années, à la base du renforcement du pillage de des matières premières et des richesses du pays, ni même changer, structurellement, le modèle ultra-privatisé duquel dépend et pâtit la société chilienne, notamment les plus pauvres et les plus âgés.

En finir avec Piñera, digne représentant du pinochétisme au XXI° siècle, et l’ensemble du modèle social et politique excluant sur lequel est fondée l’économie du pays sont des revendications qui continuent à vertébrer le mouvement de façon sous-jacent. C’est pour cette raison, pour s’en faire l’écho et se mettre à son service que LaIzquierdaDiario.Chile et le Parti des Travailleurs et Travailleuses Révolutionnaires, ont choisi d’accompagner le « oui », pour la première question posée par le référendum, ce dimanche, et de continuer à défendre, dans le cadre d’un front politique, la perspective d’une Assemblée Constituante véritablement libre et souveraine, et non sous-tutelle et entravée par le régime actuel. La grande mobilisation du 18 octobre tout comme la dynamique qui s’est exprimée, ce dimanche, indiquent combien Piñera n’en a pas fini avec les difficultés mais également l’urgence d’agir pour construire des perspectives pour le mouvement ouvrier et populaire, pour les nations autochtones, pour le mouvement des femmes, LGBTI et pour la jeunesse, pour qui la situation ouverte par la rébellion d’octobre ne s’est pas refermée.




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