^

Politique

0 licenciements, 0 baisse de salaire

Bruno Le Maire à Toulouse. Dans l’aéro, tout pour les patrons, rien pour les salariés

Alors que le secteur de l'aéronautique est en train de détruire des dizaines de milliers d’emplois, le ministre de l’économie poursuit son discours ouvertement pro-patronal.

jeudi 28 janvier

Crédit photo : Eric Piermont/AFP

Le secteur de l’aéronautique peut-il véritablement sortir plus fort après la crise ? C’est ce qu’affirme Bruno Le Maire en visite à Toulouse. Une illustration supplémentaire que le gouvernement n’adopte que le point de vue du patronat. Car en distribution de profit et de dividendes pour les actionnaires, oui le secteur (ou plutôt le patronat du secteur) sortira vainqueur de la crise, mais ceci sur le dos des salariés par la destruction de dizaine de milliers d’emplois, de compétences et de vies.

En visite à Toulouse le 22 janvier, Bruno Le Maire, dans un entretien pour France Bleu ose affirmer que « la filière aéronautique est la filière la plus touchée par la crise, mais elle peut en sortir plus forte ». Une attaque franche aux nombreux travailleurs de l’aéronautique qui ont été - ou vont l’être - sacrifiés par un licenciement (PSE - plan de sauvegarde de l’emploi) ou la perte d’acquis sociaux, une hausse du temps de travail et des baisses de salaire (APC - accords de performance collectives). La filière compte 350 000 emplois et on dénombre aujourd’hui [plus de 30 000 emplois supprimés ou menacés (soit 8,6% des emplois dans le secteur) dont 3700 postes rien que chez le donneur d’ordre Airbus à Toulouse et plus de 6000 dans le bassin toulousain (soit 20% des emplois supprimés). Ces pratiques ont été permises par les ordonnances Macron qui ont donné des outils légaux au patronat pour supprimer plus facilement l’emploi. Par exemple, les ordonnances permettent qu’une baisse des commandes suffisent à justifier un motif économique pour mettre en place un PSE ou un APC (dispositif crée par Macron).

Dans cet entretien Le Maire nous donne la totalité des arguments montrant qu’effectivement la filière (ou plutôt le patronat de la filière) va en ressortir plus forte, mais cela au mépris de milliers de vies gâchées à travers PSE, APC et autres sacrifices demandés aux travailleurs. Pour le gouvernement, qui arme le patronat d’outils juridiques pour licencier, cela va de soi, mais pourquoi les travailleurs devraient-ils payer la crise alors que le patronat du secteur s’est rempli les poches pendant des décennies ?

Le secteur aéronautique est stratégique pour le capitalisme français et pour cause : c’est une industrie à haute concentration technologique et de savoir-faire qui est centrale dans le commerce extérieur et le développement militaire du pays. C’est le premier secteur exportateur de l’économie française. Il a accumulé des milliards de bénéfices et de dividendes pendant plus d’une décennie de croissance. Selon les chiffres de Groupement des Industries Françaises Aéronautiques et Spatiales (GIFAS), la filière aéronautique affiche des résultats en hausse pour la dixième année consécutive.

Des milliards d’euros d’aides de l’Etat

Les milliards pleuvent sur les entreprises stratégiques dont celles du secteur aéronautique font parties. Dans le plan de relance annoncé début juin, ce n’est pas moins de 15 milliards d’euros qui ont été dirigés vers des banques et les grands groupes du secteur (Airbus, Safran, Dassault et Thalès) afin que ceux-ci puissent investir dans les entreprises du secteur de leur choix en échange de contreparties juteuses pour les investisseurs. Ceci sans compter les millions d’euros consacrés à l’APLD (allocation partielle de longue durée). Cette mesure temporaire du chômage partiel sert en premier lieu de contention sociale mais aussi à "soutenir l’entreprise" comme le dit Bruno Le Maire et, en d’autres termes, fait office de matelas à la crise crise pour le patronat qui ne doit pas voir son chiffre d’affaires baisser alors que les travailleurs voient leur salaire fortement impacté.

Également, la ministre de la transition écologique a consacré 1,5 milliard d’euros sur trois ans pour la mise au point de « l’avion vert de demain », qui comme nous l’avons vu n’est pas vert. En réalité, la couverture verte de ce projet permet au secteur aéronautique français de laver son image tout en gardant sa position de tête dans la concurrence internationale entre avionneurs en diversifiant ses investisseurs et en ayant la main mise sur les maillons de la production à forte plus-value et acquérir de nouveaux marchés (dans ce cas les moteurs verts). Comme le dit Bruno Le Maire : « La crise va accélérer les investissements dans ce domaine et donc vont nous permettre, à la sortie, d’avoir une filière aéronautique qui restera la plus performante de la planète. Parce que c’est bien ça l’objectif, être devant la Chine et devant les États-Unis pour avoir une filière aéronautique qui soit la meilleure au monde ».

De surcroît, l’État français garanti des financements à travers le Trésor public, « pour que les commandes d’Airbus à l’étranger soient maintenues, explique Le Maire qui ne voit aucun mal à poursuivre, et quand vous regardez les résultats d’Airbus en 2020, c’est vrai qu’il y a une baisse du nombre d’avions qui ont été livrés, 566, mais c’est resté un niveau très élevé parce que nous avons, nous État français, garanti des financements  ». Une crise pas si turbulente pour le patronat, en somme, mais des dizaines de milliers de travailleurs sacrifiés. Face à l’argument de difficultés financières ou risques de faillite, face à la demande de nouveaux sacrifices, les travailleurs devraient toujours revendiquer la possibilité de pouvoir regarder les comptes de leurs entreprises, les profits et les bénéfices engrangés lors des dernières années, et ne pas adapter leur niveau de vie à la soif de rentabilité du patronat.

En marche vers une destruction massive d’emplois pour une hausse des gains de productivité !

Malgré les milliards accumulés ces dernières années et les milliards d’aides de l’Etat, les attaques du patronat de l’aéronautique sur les travailleurs s’intensifient, avec plus de 30 000 emplois qui vont disparaître et autant de familles qui vont se retrouver dans la misère (on compte aujourd’hui plus de 900 000 chômeurs !). Ce qui n’empêche pas le ministre de l’économie de soutenir qu’ « un ingénieur aéronautique français, un soudeur français dans l’aéronautique, c’est des compétences qui sont uniques au monde. Donc, il faut les préserver et les préserver sur le long terme » quand des milliers de licenciements ont été ordonnés avec la complicité du gouvernement et de l’Etat par la médiation de la DIRECCTE, « nous travaillons main dans la main avec Airbus », comme il dit. Le patronat n’a aucun mal à jouer également de cynisme : « le plan de relance nous permet de résister à la crise, de préserver autant que possible les compétences et l’emploi  » ose affirmer Francis Carla, directeur général de Liebherr-Aerospace.

Mais cette réaction du patronat n’est en rien étonnante. Comme l’expliquait bien Patrick Brisset, syndiqué à la CGT Airbus, lors d’une manifestation contre les licenciements : « Pour nous il n’est pas question que les salariés soient les victimes de cette crise. La filière aéronautique a dégagé des milliards de bénéfices pendant des années, il n’est pas question que les salariés soient sacrifiés par rapport à une crise. Il y a une vraie baisse du trafic aérien mais nous on se dit que pour la direction c’est une belle opportunité pour dégager des gains de productivité qu’elle essayait de nous imposer depuis des années. Il y a eu assez d’argent capitalisé ces derniers années pour interdire les licenciements ».

Et pour cause, le système capitaliste, qui est basé sur la concurrence, contraint le patronat à obtenir des gains de productivité toujours plus performants par la baisse des "coûts du travail" pour survivre sur le marché national et international. Cette dynamique visant à étrangler la masse salariale s’accentue notamment en temps de crise économique profonde comme celle que l’on vit aujourd’hui. Or, en réalité, le travailleur n’est pas un coût ou une charge mais il est le créateur de la valeur des biens et des services vendus. C’est une contradiction fondamentale du capitalisme : il détruit la source de ses profits à savoir le travailleur et avec lui toutes ses compétences et savoir-faire.

Bien que la crise économique soit réelle, le fait qu’elle accable les salariés pour épargner le patronat n’est pas une fatalité ni une règle immuable de l’économie, mais la conséquence du rapport de forces actuel entre les deux camps antagonistes.

La tâche des travailleurs : reprendre ses intérêts en main contre ceux du patronat !

A travers l’exemple du secteur aéronautique, la lutte des classes est limpide. Les capitalistes font payer la crise aux salariés en gaspillant des vies humaines, des compétences précieuses et du savoir-faire. Ce système est obsolète ; il faut imposer une gestion de la crise économique qui réponde réellement aux besoins sociaux et écologiques, on ne peut pas laisser les commandes de l’économie à une poignée de capitalistes. Pour maintenir l’emploi, en créer et faire face à la crise écologique il faut aller contre les intérêts du patronat pour imposer la nationalisation sans rachat et sous contrôle ouvrier des secteurs stratégiques de l’économie comme celui des transports et de l’énergie. Pour atteindre cet objectif et faire face à la casse sociale, la lutte est la seule réponse réaliste pour une sortie des logiques capitalistes du profit à tout prix, en défendant 0 suppression d’emploi et 0 baisse de salaire, l’interdiction des licenciements et l’abrogation de toutes les lois antisociales comme la loi Macron de 2017 mais aussi le partage du temps de travail entre toutes et tous sans perte de salaire.

Et ceci doit passer par une union des secteurs, car comme le dit un ancien salarié de Derichebourg licencié pour avoir refusé l’APC : « Si demain tous les secteurs industriels se fédèrent et luttent ensemble aux côtés de la jeunesse étudiante, de tous les acteurs de l’éducation nationale, de la santé et de toutes celles et ceux qui doivent vendre leur force de travail pour vivre alors nous serions forts et nous pourrions ensemble imposer un avenir différent ».




Mots-clés

Crise sanitaire   /    Crise économique   /    Licenciement(s)   /    Aéronautique   /    Toulouse   /    Politique