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Notre classe

Chronique. L'industrie du verre à la française

Bienvenue en enfer. Ce que cache toute bouteille de vin

Correspondant En rentrant sur le plancher machines (secteur chaud), la température atteint parfois les 60°C voire plus, et le bruit infernal des engrenages et des métaux est assourdissant. Ils sont en transe, comme dans un état de semi-conscience. Des sueurs froides, des convulsions, ils n’arrivent pas à répondre aux questions ni aux consignes, ils ne tiennent pas debout… Hypersudation, déshydratation, il faut agir vite ! C'est un coup de chaleur, il faut le sortir des machines.

vendredi 26 juin 2015

Pendant la période estivale, les coups de chaleur sont monnaie courante, surtout pour les nouveaux venus qui n’ont pas encore l’habitude d’être exposés à de fortes températures : vomissements, maux de tête, comportement irrationnel, crampes musculaires, envies d’uriner alors que l’on transpire déjà. Voilà les symptômes du coup de chaleur tant redouté, qui demande dans certains cas l’évacuation aux urgences de l’employé et peut parfois aller jusqu’à la mort.

Avec le temps, même si on arrive à supporter, on ne s’habitue jamais. Chaque nuit, chaque matin, les mêmes mots qui résonnent. On maudit ce travail qui nous détruit et nous empêche de trouver le sommeil.

La France est le pays du bon vin, où l’apéro entre amis est un rituel. Ça, tout le monde le sait. Quand on ouvre une bonne bouteille, quand on sert un verre de whisky, la plupart d’entre nous ignore ce qui se cache derrière cette bouteille : une chaine d’exploitation, des heures et des heures de souffrances, de stress et de douleur.

Nous sommes dans une usine verrière, nous fabriquons du verre creux, des bouteilles

Dans ces entreprises, les fours ne s’éteignent jamais. Nous faisons les cinq-huit, système qui consiste à faire tourner par roulement de huit heures consécutives cinq équipes sur des postes différents, afin d’assurer un fonctionnement continu h24, y compris le week-end, avec trois équipes au travail et deux en repos.

La vie sociale est très affectée par ce rythme. Nous sommes sur le poste trois week-ends sur quatre et en repos pendant la semaine. La vie de famille devient chaotique, les jours de repos tombant quand les enfants sont à l’école et les conjointes au travail.

Nous souffrons aussi du manque de sommeil et de perturbation du système hormonal et digestif. Les éclairages nocturnes puissants et le travail de nuit et en roulement perturbent la sécrétion de mélatonine, « hormone du sommeil ». Nous n’arrivons plus à trouver le sommeil, nous dormons trois ou quatre heures par jour et, parfois, nous passons plus de 24 heures sans dormir.

Nous risquons notre vie, notre santé, notre intégrité physique et psychologique dans ce travail. Des brûlures de troisième degré sur les mains, les bras, les pieds ou sur le visage se produisent quotidiennement en raison des problèmes mécaniques que génèrent les redoutables « enverrages », quand la bouteille ne peut sortir de la machine et s’entremêle avec la ferraille de la section. Ces brûlures se produisent malgré le port de gants et de chaussures de sécurité.

Qui n’a jamais été dans une usine verrière a peu de chances de pouvoir imaginer les conditions de travail auxquelles on est soumis dans ce métier. Des pathologies rhumatismales et des douleurs musculaires, des coupures, des écrasements de membres par les machines.

Sur le long terme des affections ORL comme des troubles de l’audition, la surdité due aux décibels élevés du volume sonore. Risques oculaires et visuels, à cause des particules de verre qui rentrent dans les yeux malgré les lunettes de sécurité, ces particules de verre rentrent aussi sous la peau… Une peau imprégnée de graisse et d’huiles qui contiennent des graphites, du soufre et d’autres matières, nous risquons la toxicité respiratoire chronique, des irritations et des allergies. Des cancers.

Quand la « sécurité au travail » n’est qu’un prétexte pour sanctionner

La direction exige le respect des consignes de sécurité, donne un petit livret avec les procédures à respecter et nous le rappelle constamment. Mais comment concilier le respect des consignes de sécurité avec le manque de personnel pour aider ou remplacer dans les moments de longue intervention sur les machines, pendant les trop longues et exténuantes expositions à la chaleur ? Comment concilier le respect de ces mêmes consignes avec les exigences accrues en productivité et le manque d’investissement dans la maintenance ?

J’ai beaucoup réfléchi à ces questions et après avoir remarqué que l’ensemble des collègues se font sanctionner régulièrement pour « fautes » concernant la sécurité au travail, j’ai compris. La fameuse « sécurité au travail » n’est qu’une arme à double tranchant, utilisée contre les employés, pour les sanctionner et pour protéger l’entreprise : « nous avons donné les mesures de sécurité et le salarié ne les a pas respectées », il est sanctionné, par lettre recommandée, pouvant même être mis à pied.

Mais ce que la direction cache consciemment c’est que, dans les conditions de travail auxquelles nous sommes soumis, il est strictement impossible de respecter ces consignes. On nous impose aussi un carnet qui encourage la délation. Ce sont des fiches de « presque accident », « un collègue n’a pas mis ses lunettes », un autre « met ses gants en retard ». Tout ça pour, soi-disant, vouloir empêcher les risques d’accident.

Ajoutons à cela les abus des petits chefs sadiques, encouragés par le mépris de l’encadrement, et le travail en sous-effectif qui fait du droit aux congés payés une course contre la montre.

Les syndicats, quant à eux, jouent le jeu du partenariat social, un rôle conciliateur. Ils négligent complètement les travailleurs sous-traitants et les intérimaires qui n’ont pas de délégués, ni de représentation syndicale sur place. Nous, qui sommes en CDI, avons déjà fait des débrayages allant d’une à quatre heures par équipe pour des revendications salariales et nous avons réussi à gagner des avancées minimes, malgré le manque d’implication de la majorité des ouvriers. Seules 2 équipes sur 5 ont suivi avec succès l’appel à la grève. Mais rien concernant les conditions de travail qui se dégradent de plus en plus. Cela montre que si tous les ouvriers se mettaient en grève nous obtiendrions des améliorations plus importantes de nos salaires et de nos conditions de travail.

Le plus affligeant, c’est que notre travail n’est pas considéré comme un travail pénible. A compter de 2016, seuls ceux qui atteindront les vingt années d’ancienneté dans l’entreprise auront droit au précieux sésame de la pénibilité.

Dorénavant, Messieurs, Mesdames, au moment d’ouvrir une bouteille de vin, n’oubliez pas la vraie valeur que contient ce récipient en verre. Ce n’est pas celle du prix payé chez le commerçant. C’est celle de nos mains et de nos visages brûlés, de nos tympans et de nos yeux abîmés, de nos poumons et de notre peau marqués à jamais.



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