^

Culture et Sport

François Kollar : Un ouvrier du regard

Au Jeu de Paume, sublimation du travail et glorification du capital

À qui profite l’œuvre artistique ? C'est la question que l'on se pose au cours de l'exposition « François Kollar. Un ouvrier du regard » qui a court en ce moment au Jeu de Paume à Paris. À voir absolument ! De photos en photos, on y retrace l’œuvre de Kollar, centrée autour d'une grande enquête documentaire réalisée entre 1931 et 1934 pour les éditions des Horizons de France intitulée « La France travaille ». Si la qualité de la maîtrise technique du photographe sublime le travail ouvrier, elle témoigne également, en pleine période d'entre-deux-guerres, de l'idéologie du progrès, moteur de l'économie capitaliste. Le tout en faisant abstraction des ouvriers eux-mêmes, et de la montée du mouvement social à la veille du Front populaire. Camilla Ernst et Nicolas-Marie Santonja

mardi 19 avril 2016


Un ouvrier au regard sublimateur

Issue d’une famille hongroise modeste, François Kollar a d’abord exercé dans les chemins de fer puis, à son arrivée en France, dans les usines Renault, lui conférant une expérience du travail ouvrier, avant d’en revenir à ses premières amours : la photographie. Reconnu pour son goût pour la forme, son habileté technique et sa sensibilité artistique, on est impressionné par la qualité de son travail. La perspective, le cadrage, la lumière, la composition de l’image, le rapport des corps et des objets, tout est parfaitement maîtrisé et met en valeur de façon impressionnante le sujet de ses photos : le travail.

L’exposition nous livre ainsi une formidable fresque du travail sous toutes ses formes : industriel, artisanal et agricole, tel qu’il était dans les années 30 puis 50-60, des mines au travail en laboratoire en passant par l’industrie textile, automobile, aéronautique, etc. Habituellement dévalorisé, c’est le travail ouvrier, et les objets et richesses qu’il produit, qui sont ainsi sublimés. Une vraie page d’histoire à garder en mémoire pour comprendre l’évolution des rapports de production qui ont façonné et façonnent encore la société dans laquelle nous vivons, où le travail occupe une place prépondérante.

La photo au service de l’industrie capitaliste

Ce qui étonne pourtant, c’est la distance, presque la froideur, du spectateur avec les hommes et les femmes représentés. Ceux-ci font partie intégrante de la photographie, leur corps entre en interaction totale avec les situations exposées, dans une volonté de montrer qu’ils sont au cœur du monde du travail. Mais le véritable sujet des photos, c’est le travail, et non les travailleurs. Un travail qui deviendrait presque esthétique, quand on ne montre rien des souffrances des ouvriers ni de l’aliénation des heures travaillées. Un travail auquel chacun doit se livrer, au sacrifice de son individualité, pour le bon fonctionnement de la société.

Finalement, rien d’étonnant à cette mise à distance. Kollar a travaillé sur commande, dirigé par la presse et l’industrie. Ainsi, l’objectif de son œuvre paraît bien être une apologie du travail et, à travers elle, de l’économie capitaliste, nécessaire alors que la crise faisait rage dans les années 30 après le krach boursier de 1929 et que la grogne sociale commençait à monter en France parmi les ouvriers, trouvant son expression dans le Front populaire.

L’art serait ainsi mis au service du pouvoir, intuition confirmée par la suite de l’exposition. On passe dans les années 50 où c’est pour l’Agence économique des colonies que François Kollar travaille. Il constitue un nouveau reportage industriel sur le développement économique, la construction et la modernisation urbaine des territoires d’Afrique occidentale française sous l’influence française, justifiant du même coup la colonisation et l’impérialisme des pays capitalistes.

Un écho particulier dans le contexte actuel

Finalement, difficile de ressortir de là avec une opinion tranchée. Fasciné par la qualité du travail photographique mise au service du témoignage, beaucoup de questions émergent : quel est le rôle de l’art, et celui de l’artiste ? De qui, ou de quoi, sont-ils le nom ? Ici, clairement, Kollar a choisi son camp.

On l’avait déjà constaté au sujet du travail des canuts au Musée des tissus à Lyon, on le voit ici à nouveau, et sous une autre forme dans la série télé de France 2 « Nous, ouvriers » : la culture à travers l’art cherche à donner des ouvriers une vision romantique et esthétisante, leur attribuant le rôle de ceux qui ont construit la France de leurs mains et à la sueur de leur front, mais qui appartiennent à un passé révolu. Comme si, aujourd’hui, on ne pouvait plus parler d’ouvriers.

Une vision esthétisante réservée à ceux qui peuvent payer cher leur entrée. Le comble de l’ironie ? Le prix du billet d’entrée (10€ en plein tarif, 7,50€ pour le tarif réduit) ! Sur les plus favorisés, l’on exercera une pression idéologique en leur présentant la belle force de travail des ouvriers, quand les prolos n’auront pas le loisir de venir s’admirer. Car le risque, c’est qu’ils la voient, eux, la contradiction. Force de travail, force de production de richesses, ils n’en subissent pas moins depuis toujours des attaques fortes contre leurs droits et leurs conditions de vie et de travail. Aujourd’hui encore, ils essuient loi travail, criminalisation syndicale et répression policière. Alors que la colère gronde depuis quelques mois déjà, entre montée du chômage, dégradation des conditions de travail et étouffement des luttes à travers les condamnations des Air France et des Goodyear, glorifier la valeur travail dans un lieu aussi symbolique que le Jeu de Paume, paraît, au choix : une tentative de cooptation ou une provocation.

Dans l’art comme ailleurs, il est plus que jamais nécessaire de se placer du bon côté de la barricade, pour témoigner en photos des violences policières, chanter les luttes des travailleurs ou se mobiliser contre la loi El Khomri et redonner de l’espace à la voix de ceux qui se battent au quotidien pour changer cette société.