UNE SITUATION TRANSFORMÉE

Après les législatives : analyse et questions

Jean-Philippe Divès

Après les législatives : analyse et questions

Jean-Philippe Divès

Sur fond d’abstention massive (53,53 % au premier tour et 57,30 % au second, en incluant les blancs et nuls), Macron a perdu sa majorité et la progression de la Nupes a été moins forte que prévue, tandis que LR a « sauvé les meubles » et que le RN a réalisé une percée aussi spectaculaire qu’inattendue, y compris par ses propres dirigeants.

Selon les chiffres compilés par Le Monde, la Nupes est arrivée légèrement en tête du premier tour en réunissant 26,11 % des suffrages exprimés (soit 12,13 % des inscrits), avec un avantage de quelque 66 000 voix sur la coalition macronienne « Ensemble » (25,83 % des exprimés, 12,00 % des inscrits). [1] L’ordre d’arrivée s’est cependant inversé au second tour, la macronie bénéficiant alors d’une avance d’un peu plus de 1,2 million de voix (38,63 % des exprimés, contre 32,64 % pour la Nupes).

Les mécanismes du vote uninominal à deux tours ont fait le reste, en donnant à Ensemble une assez nette majorité relative (ou position de première minorité), avec au final 250 députés. Ce qui la place cependant à 39 sièges de la majorité absolue, un écart dont on ne voit pas comment il pourrait être comblé à une échéance prévisible.

Le succès mitigé de la Nupes

Aux élections législatives de 2017, les quatre partis fondateurs de la Nupes avaient totalisé 25,49 % des suffrages exprimés au premier tour, et 11,87 % au second tour. En 2022, la progression a donc été très limitée au premier tour (+ 0,62 %), mais spectaculaire au second (+ 20,77 %). La raison en est évidemment que l’accord de coalition et de non concurrence conclu entre LFI, le PS (qui en 2017 était allié au Parti radical de gauche), EELV et le PCF, avec la présentation d’une candidature unique par circonscription, a permis de qualifier 2,7 fois plus de candidats au second tour (386 en 2022, contre 142 en 2017) et de remporter 2,5 fois plus de victoires (151 élus en 2022, contre 60 en 2017).

Il n’y a donc pas eu de « remobilisation du peuple de gauche et écologique », mais une traduction presque mécanique, dans les urnes, de la mise en place de la nouvelle union de la gauche incarnée par la Nupes. Dans ce cadre, au-delà des dissidences « socialistes » hollando-vallsistes et des grognements de la vieille garde post-stalinienne regroupée autour de Fabien Roussel, les différentes composantes ont grosso modo joué le jeu.

Au vu des résultats détaillés du second tour, il reste que malgré la forte progression en sièges, la pilule s’avère un peu amère pour la coalition de gauche (notamment pour sa composante principale, LFI). La Nupes a ainsi été battue dans la majorité de ses duels, et ce, quel qu’y ait été l’adversaire, Ensemble, LR ou RN. Dans la moitié des 38 duels – sur l’ensemble des 577 circonscriptions – à l’issue desquels le vainqueur a été élu avec moins de 50,5 % des voix, le perdant a été un représentant de la Nupes (contre 11 cas pour Ensemble et 6 pour le RN).

Une étude des « Décodeurs » du Monde indique que, selon les deux hypothèses qu’elle a considérées (1/ les voix « manquantes » à la Nupes seraient celles d’abstentionnistes, qui décideraient de voter ; 2/ à participation égale, il y aurait une inversion du nombre de voix ayant fait la différence en défaveur de la Nupes), il aurait manqué à cette dernière entre 51 507 et 27 747 voix pour qu’elle passe devant Ensemble et obtienne en sièges une majorité relative. Ainsi, écrivent les auteurs, « quelle que soit la méthode choisie, sur les 20,7 millions de suffrages exprimés au second tour des législatives, le nombre théorique de voix qui ‘‘manquent’’ à la Nupes reste très faible, entre 0,13 et 0,25 % du total ».

Toujours selon ces calculs hypothétiques, le nombre de voix supplémentaires qui aurait été nécessaire grimperait à 393 344 « pour que la Nupes obtienne la majorité absolue de 289 sièges à l’Assemblée nationale ». Autrement dit, même en l’absence d’une mobilisation électorale significative de la jeunesse, des travailleurs et des habitants des quartiers populaires, la Nupes et la campagne « Mélenchon premier ministre » ne seraient pas passées très loin de la victoire.

D’autres chiffres témoignent du caractère aléatoire et inégalitaire du mode de scrutin. Lorsque l’on divise le nombre total des voix obtenues au second tour par le nombre des députés élus pour chaque coalition ou parti (donc sans les cinq élus du premier tour), on constate que pour élire un député, il a fallu en moyenne (chiffre arrondi à la centaine la plus proche) 32 100 voix à Ensemble, 39 900 au RN et 46 400 à la Nupes.

À propos de l’abstention, principalement ouvrière et populaire

On savait que, sans une participation de la jeunesse et des classes populaires sensiblement plus élevée qu’au premier tour – qui ne s’est donc pas produite –, la Nupes ne disposait que de faibles « réserves de voix ». En revanche, on s’attendait à des reports de voix substantiels de LR vers Ensemble (et réciproquement), ce qui s’est effectivement produit.

L’abstention, plus forte encore au second tour qu’au premier, a été particulièrement élevée dans les catégories d’âge ou socioprofessionnelles parmi lesquelles la Nupes obtient ses meilleurs scores : les 18-24 ans (abstentionnistes à 71 %), les 25-35 ans (66 % de non votants), les ouvriers (pour lesquels les études portent le RN largement en tête devant la Nupes – mais la classification utilisée exclut des « ouvriers » la plupart des travailleurs et travailleuses des transports, de l’énergie, de la santé, etc.), les employés, celles et ceux qui ont un revenu inférieur à 1250 euros mensuels, puis les salaires ou revenus compris entre 1250 et 2000 euros. À l’inverse, les plus de 3000 euros, les plus de 60 ans et en général les retraités sont allés voter « en masse » pour le macronisme et, secondairement, pour LR.

Certes, l’abstention des travailleurs, des jeunes et des couches populaires a été comparable – juste un peu plus prononcée – à celle que l’on avait déjà observée en 2017. Mais à l’époque, l’idée était largement admise dans la population que ces élections ne pouvaient servir qu’à légitimer, plus ou moins, le vote de la présidentielle, qui venait de consacrer un individu et un programme parés des attraits de la « nouveauté », face à une gauche et une droite ayant gouverné alternativement pendant quatre décennies en menant à peu près les mêmes politiques, conduisant aux mêmes désastres. Cette année, la situation était différente : le rejet et dans une large mesure la haine de Macron étaient et sont très présents, tandis que deux possibilités de politiques différentes s’étaient manifestées à travers la Nupes et le RN.

Cette abstention exprime évidemment une part de colère, critique et rejet (passifs) vis-à-vis des institutions, plus généralement du « système politique » sans qu’il y ait de réelle conscience de ce que celui-ci représente. Mais un autre aspect interpelle : le fait qu’à la présidentielle du mois d’avril la participation ait été qualitativement plus élevée, avec 73,69 % de votants au premier tour et 71,99 % au second. Or les électeurs étaient alors appelés à choisir un homme ou une femme « providentiel-le », censé-e sauver et guider le pays grâce aux super-pouvoirs que lui confère la Constitution, alors que le scrutin législatif est supposé déterminer le caractère et les orientations du futur gouvernement.

Il y a donc un phénomène de masse qui est non seulement de critique et rejet, mais aussi de désintérêt et de retrait. En 2000 et 2001, Chirac et son Premier ministre, le « socialiste » Jospin qui se trouvait à la tête du gouvernement de « cohabitation », avaient décidé conjointement de réduire le mandat présidentiel de sept à cinq ans puis, les législatives et la présidentielle tombant désormais la même année (2002), d’inverser le calendrier électoral afin que la présidentielle précède les législatives de quelques semaines. L’objectif était de réaffirmer la primauté de l’élection présidentielle et de transformer les législatives en un scrutin de « confirmation », évitant autant que possible de nouvelles cohabitations.

Le résultat a été une dévitalisation du débat démocratique et une réduction de la possibilité offerte aux électeurs de choisir leur gouvernement, qui ne devait plus intervenir qu’une fois tous les cinq ans, au lieu de deux fois au cours du même mandat présidentiel. L’abstention de désintérêt et de retrait s’était développée depuis le début des années 1990, comme conséquence du consensus néolibéral surgi entre la droite et la gauche, qui limitait sérieusement l’intérêt d’un choix entre ces deux options (la montée du Front devenu Rassemblement national avait en partie le même ressort). Après la révision constitutionnelle de 2000 et la loi organique de 2001, elle n’a plus cessé de croître.

L’ironie est que le 19 juin dernier, l’élection nationale ayant connu le plus faible taux de participation de l’Histoire contemporaine a, dans le même temps, privé le président élu d’une majorité. On a vu à cette occasion se manifester l’effet, quasi mécanique quoiqu’atténué par le scrutin majoritaire, de l’inédite « tripartition » surgie dans l’élection présidentielle.

Pour comprendre ces phénomènes, ainsi que leurs contradictions, il peut être utile de relire l’analyse publiée dans ces pages par Camille Münzer à l’occasion du mouvement des Gilets jaunes. L’auteur y remarquait une série de similitudes entre ce mouvement et les conflits sociaux dans l’Angleterre pré-industrielle du 18e siècle, avant que ne se structure le conflit capital-travail, en reprenant la définition de l’historien marxiste E.P. Thomson d’« une lutte de classe sans classes ». La comparaison est utile en ce qu’elle souligne que si la lutte des classes se poursuit (comme le disait Trotsky, elle « ne souffre pas d’interruption »), ses repères sont aujourd’hui largement brouillés. Il en résulte que la construction d’une alternative révolutionnaire digne de ce nom doit nécessairement aller de pair avec une politique visant à une reconstruction d’ensemble du mouvement ouvrier, « sur de nouvelles bases de classe » pour citer encore Trotsky.

Résultats (contrastés) et perspectives des composantes de la Nupes

Avec ses 75 élus, contre 17 dans la législature précédente, LFI peut s’enorgueillir d’avoir multiplié par 4,4 le nombre de ses députés. Alors même que les candidats de la Nupes étaient à 60 % des représentants de LFI, le total (76) des députés inscrits dans les trois autres groupes parlementaires de la coalition est cependant supérieur. Mais la progression des « Insoumis » à l’Assemblée nationale est telle que la dynamique interne – évidemment favorable à l’accord de la Nupes – devrait se maintenir, pour un temps, sans grandes contradictions.

Il reste que ces législatives ont une fois de plus mis en évidence les faiblesses de la conception originelle de La France insoumise, en tant que « mouvement gazeux » sans direction élue, sans mécanisme de démocratie interne et surtout, pour ce qui nous intéresse ici, sans structures de base constituées au niveau des quartiers, localités, entreprises et lieux d’étude, capables de développer une politique et une action quotidiennes au sein de la classe ouvrière et des secteurs populaires. Dans nombre d’endroits, les candidats LFI ont souffert d’un déficit d’implantation locale.

« L’objectif immédiat et urgent de la direction constituée autour d’Olivier Faure (premier secrétaire depuis 2018) est maintenant d’éviter la disparition, et cela implique de se replacer ‘‘dans la gauche’’, même dirigée par Mélenchon. Or ce dernier a précisément décidé de tendre au Parti socialiste une main secourable », écrivions-nous dans un article précédent (indiqué plus haut en lien). Cela a fonctionné, puisque le PS, loin de disparaître de l’Assemblée nationale, augmente même le nombre de ses députés, de 25 à 28 (plus trois apparentés). Ceci, malgré les dissidents hollando-vallsistes, soutenus ou organisés par Carole Delga, Olivier Le Foll et l’ancien premier ministre Bernard Cazeneuve, qui présentaient presque autant de candidatures que le PS-Nupes. Seuls quatre de ces dissidents ont été élus, et siègent maintenant parmi les non inscrits. Le Foll a annoncé la tenue, le 16 juillet dans son département de la Sarthe, d’une réunion projetant la formation d’« une nouvelle fédération de la gauche », distincte et opposée à la Nupes.

Forte de son relatif succès aux législatives, la direction majoritaire du PS a de son côté suspendu les 79 candidats et suppléants dissidents qui s’étaient présentés contre des candidats de la Nupes, en engageant une procédure disciplinaire qui pourrait aller jusqu’à leur exclusion. Ce vote a été acquis, le 28 juin au bureau national, par 31 voix contre 17, les opposants dénonçant à cette occasion une « purge ». Une scission du PS pourrait ainsi être engagée. Avec en perspective, d’un côté, une majorité intégrée à la Nupes, qui s’affirmera antilibérale et tentera de renouer avec les classes populaires, de l’autre, le secteur arrimé à l’ancienne ligne et dont on voit mal quel pourrait être l’espace politique, entre le macronisme et la Nupes.

EELV est quant à elle passée de zéro à 16 députés, auxquels s’ajoutent sept autres élus du « Pôle écologiste » (quatre de Génération.s, deux de Génération écologie et un Nouveau démocrate). Après l’échec retentissant de Yannick Jadot à l’élection présidentielle, la ligne de la Nupes fait logiquement une quasi unanimité parmi ces parlementaires. Défenseurs d’une orientation plus consensuellement néolibérale, les partisans de Jadot, élu au parlement européen et qui n’a pas osé postuler à l’Assemblée nationale, se trouvent aujourd’hui marginalisés et auront bien du mal à inverser la tendance prédominante.

Le cas du PCF est particulier. Il a été le seul à ne quasiment pas progresser, ne « profitant » de la dynamique de la Nupes que pour passer de 11 à 12 députés. S’il a pu constituer un groupe parlementaire indépendant des trois autres composantes de la Nupes, c’est parce qu’il s’agit d’un regroupement défini – dans sa déclaration officielle de constitution – comme « technique », non constitué sur une base politique commune et dont le nom explicitement apolitique, y compris compatible avec la droite, est « Groupe démocrate et républicain » (GDR).

Ses partenaires sont dix députés des Outre-mer, qui semblent avoir été encouragés par l’expérience du groupe GDR de la précédente législature, alors composé de 11 PCF et quatre ultra-marins. Outre des moyens d’un groupe parlementaire constitué, ces derniers avaient bénéficié d’une totale liberté de vote (réaffirmée en 2022 dans la déclaration politique publiée à l’orée de la nouvelle législature). Des membres de ce groupe s’étaient ainsi prononcés pour, ou s’étaient abstenus sur la déclaration de politique générale du gouvernement d’Édouard Philippe, premier ministre de Macron entre 2017 et 2020.

Du point de vue des perspectives et de l’avenir de la Nupes, les positionnements de Fabien Roussel ont une importance assez relative. Plus il vocifère contre ses alliés de la gauche réformiste, plus il défend le nucléaire et la police, plus il se fait encenser par les médias de droite ou affirme que dans la continuité de Maurice Thorez, il n’est pas contre l’idée (suggérée un temps par les macronistes) d’un gouvernement d’union nationale, plus il sape ce qu’il lui reste de fondements. Roussel et Chassaigne (le président du GDR à l’Assemblée nationale) peuvent bien aspirer à retrouver le « parti historique » qui nourrit leurs fantasmes, tous leurs actes éloignent d’une telle perspective, par ailleurs impossible à réaliser. Le vieux parti post-stalinien ne finit pas de mourir, tout en continuant de s’affaiblir chaque jour davantage.

Fin du « barrage républicain » et percée qualitative du RN

Un autre facteur ayant influé sur l’issue des législatives a été la campagne d’entre-deux tours de la macronie, dénonçant sur le même plan LFI (ainsi que, par extension, la Nupes) et le RN, dans des conditions où ce sont Mélenchon et ses partisans qui, avec le score qui leur était prédit, étaient décrits comme le plus grand « danger pour la République ». Les électeurs de premier tour d’Ensemble ont ainsi été largement dissuadés de reporter leurs voix sur la Nupes dans les seconds tours qui l’opposaient non seulement à LR (la Nupes en a perdu 75 %), mais aussi au RN (lequel en a remporté la majorité). Un nombre non négligeable de ces votants s’est en outre prononcé, là où les candidats d’Ensemble n’étaient plus présents, pour la droite ou l’extrême droite. La « diabolisation » de Mélenchon s’est accompagnée d’un nouveau pas franchi dans la « dédiabolisation » de Le Pen.

Le dit « barrage républicain » a ainsi été définitivement explosé, et pourrait disparaître durablement de la vie politique nationale. Cette conception, qui n’avait rien à voir avec l’indépendance de classe, reposait sur une expérience historique de caractère anti-fasciste interclassiste, intégrée et ressentie par de larges secteurs de masse. Surgie à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, elle impliquait de tout faire pour empêcher l’élection d’individus et courants se situant dans la continuité du pétainisme et du nazisme. La guerre d’Algérie avait continué à la nourrir, après la tentative de coup d’État des généraux factieux, le 22 avril 1961 à Alger, visant à s’opposer à l’indépendance de l’Algérie. L’échec de ce putsch avait été suivi de la naissance du mouvement fasciste OAS (Organisation armée secrète), auteur d’attentats terroristes ayant causé des milliers de morts et de blessés, en Algérie (principalement) et en France.

Ces repères ont été longtemps présents à une échelle de masse, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le RN évite de se réclamer du pétainisme (il laisse cela à Zemmour), comme du nazisme ou du fascisme, trop connotés et impopulaires, y compris dans les cercles dirigeants de la bourgeoisie. En revanche, célébrer la « mémoire de l’Algérie française » ne lui pose pas de problème particulier, comme en témoignent les manifestations organisées, en cette fin juin 2022, par le maire RN de Perpignan, Louis Alliot, et son équipe municipale. Dans le cadre des journées « Perpignan, capitale des Français d’Algérie », tenues du 24 au 26 juin, le principal maire RN du pays a conféré le titre de « citoyens d’honneur » de Perpignan aux généraux Jouhaud et Zeller, membres avec Salan et Challe du « quarteron de généraux rebelles » selon l’expression fameuse de De Gaulle, ainsi qu’à Hélie de Saint Marc, qui commandait le régiment parachutiste de la Légion étrangère, fer de lance du putsch militaire.

Rien d’étonnant à cela : le RN est un parti de filiation pétainiste-OAS-fasciste, mais qui agit dans une situation où il n’y a pas de perspective concrète pour le fascisme. [2] C’est ce parti qui a fait une entrée en force à l’Assemblée nationale, en passant de 7 à 89 députés (90 avec une apparentée) à la surprise de tous, à commencer par sa direction qui espérait 30 élus et au mieux 50. Le parti dirigé par Marine Le Pen a obtenu 18,68 % des suffrages exprimés au premier tour, et 17,30 % au second tour (deux millions de voix de plus qu’il y a cinq ans) pour une présence dans 208 circonscriptions sur 577.

Si un secteur bourgeois et riche a choisi le RN, notamment dans le sud du pays, la majorité de ses voix, concentrées dans les zones périphériques et rurales, provient de petits-bourgeois et d’agriculteurs, souvent paupérisés, d’ouvriers et d’employés, de précaires et de chômeurs. Certains d’entre eux avaient voté il y a cinq ans pour Fillon ou pour Macron, et leurs prédécesseurs formaient il y a quelques dizaines d’années la « base populaire du gaullisme ». Plus récemment, un certain nombre avaient pris part ou s’étaient retrouvés dans le mouvement des Gilets jaunes.

Dans les zones où il est fort, le RN a capitalisé le rejet du macronisme et en général de « la politique » installée, la révolte contre la paupérisation ou sa menace, la disparition des services publics. Une surprise pour beaucoup (nous y compris) a été de constater que contrairement à une idée installée, le RN dispose dans la plupart de ces zones d’une implantation réelle, avec des militants reconnus et un travail de fond mené depuis des années (voir notamment ici et ). Tout ceci constitue un avertissement sérieux pour la gauche réformiste, mais aussi pour une extrême gauche (certes bien plus faible) incapable d’offrir aux populations concernées une perspective alternative, et plus généralement pour l’ensemble du mouvement ouvrier.

L’échec du macronisme et ses conséquences

Les législatives ont été pour le gouvernement une gifle aussi brutale qu’inattendue. En cinq ans, la coalition présidentielle a perdu plus d’un demi-million de voix (2,5 % des exprimés) au premier tour, près d’un million (4,5 %) au second, et par voie de conséquence une centaine de sièges de députés. En outre, ce recul est entièrement le fait du parti présidentiel, LREM rebaptisée Renaissance, qui perd 44 % de ses sièges (en passant de 308 en 2017 à 172 aujourd’hui), tandis que le Modem de François Bayrou fait mieux que se maintenir (de 43 députés en 2017 à 48 désormais) et que son autre partenaire, Horizons fondé en 2021 par Édouard Philippe, entre à l’Assemblée avec un groupe de 30 parlementaires.

Élisabeth Borne, confirmée à son poste par Macron, qui n’a pas trouvé d’autre solution, doit annoncer ces jours-ci la formation d’un nouveau « gouvernement d’action ». À l’exception peut-être d’un ou deux coups « médiatiques » d’une portée limitée, il ne faudra pas s’attendre à de grandes nouveautés. La macronie a tenté une approche vis-à-vis des Républicains, elle a évoqué une « union nationale » qui n’exclurait que LFI et le RN, et a aussi tenté de débaucher des députés de divers groupes d’opposition ou socialistes dissidents non-inscrits. Sans grand succès. Tout au plus certains – des membres du petit groupe de centre-droit « Liberté, Indépendants, Outre-mer et Territoires », ou le radical de gauche ex-PS Olivier Falorni – ont-ils fait part d’intentions « constructives ». Nous verrons, mais le suspense est faible.

Après le score catastrophique de Valérie Pécresse à l’élection présidentielle, Les Républicains ont réussi à maintenir à l’Assemblée une présence un peu significative, en parvenant à faire élire 60 de leurs 70 candidats qualifiés au second tour. Ils n’ont avec le macronisme aucune divergence insurmontable, mais ont néanmoins rejeté son offre d’alliance. Xavier Bertrand, considéré comme l’un des LR les plus Macron-compatibles, a résumé le sentiment général : « Rejoindre Macron, c’est monter à bord du Titanic. Vous savez comment ça finit », a-t-il déclaré le 20 juin lors du Conseil stratégique de LR. S’y ajoute la pression du RN, que LR avait contenu au second tour des législatives, en remportant 24 de ses 26 duels face au parti d’extrême droite. S’allier maintenant à Macron affaiblirait nécessairement ces positions.

L’histoire de la Ve République offre l’exemple d’un autre président qui, après sa réélection, n’était pas parvenu à obtenir une majorité absolue à l’Assemblée nationale : Mitterrand en 1988. Mais l’écart était alors de seulement 13 députés, non comme aujourd’hui de 39, et le gouvernement de Michel Rocard disposait face à l’opposition de droite de réserves de votes, selon les cas, à gauche avec les 25 députés du PCF ou à droite avec 41 centristes et 14 non-inscrits. De plus, il avait la possibilité d’utiliser de façon illimitée l’article 49.3 de la Constitution, en vertu duquel un projet de loi est adopté sans vote, sauf adoption par l’Assemblée d’une motion de censure faisant tomber le gouvernement. De 1988 à 1991, Rocard en avait fait usage à 28 reprises. Mais depuis la révision constitutionnelle impulsée par Sarkozy et adoptée en 2008 (au grand dam, aujourd’hui, de toute la macronie), le recours à cet article est limité à trois projets de loi par session parlementaire : le budget, le financement de la sécurité sociale et un autre texte, quel qu’il soit, à une seule reprise.

Les marges de manœuvre de la majorité relative sont donc limitées. Macron ne peut pas dissoudre aujourd’hui l’Assemblée nationale, sauf à risquer fortement de se retrouver ensuite encore plus minorisé. La coalition macroniste devra donc passer des compromis, nécessairement avec la droite si ce n’est l’extrême droite, ce qui la déportera, si c’est possible, sur un terrain encore plus réactionnaire, anti-ouvrier et anti-immigrés. LR n’a pas fermé cette porte. Au minimum, il faudra au gouvernement compter sur des abstentions « responsables » de députés souhaitant éviter l’ouverture d’une crise politique. En quête de respectabilité bourgeoise-institutionnelle, et peut-être aussi comme expression de reconnaissance après les votes macronistes qui ont permis l’élection de deux de ses membres à la vice-présidence de l’Assemblée nationale, le RN a déjà fait part de sa disponibilité à agir de la sorte dans le cas où un « vote de confiance » serait demandé par le prochain gouvernement.

Une possibilité signalée par plusieurs analystes, peut-être la plus réaliste et qui présenterait en outre l’avantage de s’appuyer sur une logique et légitimité institutionnelle, serait pour le macronisme de choisir la voie d’une collaboration, voire coproduction des lois ou de certaines lois avec le Sénat, contrôlé par LR et la droite mais traditionnellement plus enclin aux compromis.

Rien à attendre des jeux parlementaires

Dans cette situation, les jeux parlementaires dont la Nupes se délecte paraissent bien dérisoires. Avoir des élus peut être utile pour disposer d’une tribune, pour aider le monde du travail et la jeunesse à se mobiliser et s’auto-organiser. Mais ce n’est clairement pas la stratégie de LFI, ni évidemment des autres composantes de la coalition de gauche. Aujourd’hui moins que jamais, la solution ne sortira des institutions.

La situation est marquée par l’inflation galopante qui ronge le pouvoir d’achat des couches populaires et, en réaction, par une multiplication des revendications et des grèves pour les salaires, dans de très nombreux secteurs sur pratiquement tout le territoire. Jusqu’à présent, le patronat n’a lâché, au mieux, que des miettes très insuffisantes. Tout comme le gouvernement, qui n’a augmenté ou ne se propose d’augmenter le Smic, le point d’indice des fonctionnaires, les allocations de chômage, les retraites et les minima sociaux que dans des proportions très inférieures à la hausse des prix. Le monde capitaliste se trouve à nouveau en crise et, face à la récession qui menace, les détenteurs de capitaux et les gouvernements qui les défendent sont décidés à réduire encore le niveau de vie des couches populaires pour maintenir les profits et préserver leur système.

Dans le même temps, les mouvements en cours restent souvent minoritaires et isolés entre eux, ainsi qu’évidemment – vu ce que sont les directions du mouvement ouvrier – dépourvus de tout plan d’ensemble. La tâche de l’heure (et aussi une conclusion de la séquence électorale qui vient de s’achever) est de massifier ces grèves, les aider à s’auto-organiser, se coordonner et se centraliser, se doter d’un programme commun qui ne soit pas électoral-institutionnel mais de lutte. Avec des objectifs qui pourraient inclure, par exemple, une hausse des salaires de 300 euros pour tous et l’indexation des salaires (ainsi que des retraites, allocations et prestations sociales) sur les prix, mais dont tous les travailleurs devraient pouvoir débattre et décider démocratiquement.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Darmanin avait pu annoncer un résultat inverse – largement repris par les médias et, sur cette base, considéré comme avéré – en classant comme régionalistes, divers ou divers gauche l’essentiel des candidats d’Outre-mer qui se réclamaient de la Nupes ou bénéficiaient de son soutien. Au second tour, ces candidats ont remporté 18 des 25 sièges d’Outre-mer : 3 sur 4 en Guadeloupe, 4 sur 4 en Martinique, 2 sur 2 en Guyane, 6 sur 7 à la Réunion, 3 sur 3 en Polynésie.

[2Le communiste et surréaliste André Thirion, repris plus tard par Daniel Bensaïd, avait écrit que nous sommes « des révolutionnaires sans révolution » (sans révolution socialiste, faudrait-il préciser, car il y a eu depuis la dernière guerre mondiale de nombreuses révolutions, dont aucune n’a cependant ouvert de réelles perspectives émancipatrices). Un peu de la même façon, on pourrait dire que les dirigeants du RN sont des « fascistes sans fascisme ». Avec cette différence que, se situant dans le camp des exploiteurs, il leur est a priori plus facile et naturel de s’intégrer au courant bourgeois-capitaliste dominant, y compris dans le cadre d’une démocratie bourgeoise. C’est, après tout, ce qu’il est advenu en Italie de Salvini et de la Ligue du Nord.
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