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Cinéma

Annie Colère. Portrait d’une lutte collective pour le droit à disposer de nos corps

Dans son dernier film, Blandine Lenoir livre un témoignage touchant de Annie, ouvrière dans une usine de matelas, qui s’engage pour le droit à l’avortement. En rejoignant le MLAC, elle suit le chemin des milliers de femmes qui se sont battues pour défendre le droit à disposer de leurs corps.

Alberta Nur

13 décembre 2022

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Une colère qui nait

Annie ouvrière, Annie colère, Annie s’engage. Le film narre comme un voyage du quotidien l’histoire d’Annie, ouvrière dans une usine de matelas qui s’engage pour le droit à l’avortement. Alors que le début du film présente Annie comme une ouvrière éloignée de la politique, nous suivons ensuite son évolution ainsi que celle du groupe de femmes auquel elle va se rattacher.

Après une grossesse non désirée parce qu’elle a déjà deux enfants, elle rencontre le MLAC (Mouvement pour le Droit à l’Avortement et la Contraception) et s’engage à ses côtés. On la voit cultiver sa colère collectivement, en apprenant à connaître son corps, et celui des autres. À leurs côtés, elles côtoient différentes expériences de femmes pour qui l’accès à un avortement sécurisé est une question de vie ou de mort.

Le film livre les portraits de toutes celles qui franchissent la porte de la petite librairie qui sert de devanture légale au groupe clandestin du MLAC, dans lequel se retrouvent médecins, infirmières et militantes. Ces portraits sensibles livrent les vécus de différentes femmes privées de leur droit de choisir : celle qui a déjà trop d’enfants et qui ne peut plus se permettre financièrement de continuer, celle dont l’amant ne veut pas d’enfants, celle qui n’ose pas prendre la pilule à cause de mauvaises informations, ou encore celle qui n’ose pas refuser des rapports sexuels à son mari... Le film vise juste en joignant la lutte pour le droit à l’avortement à un récit sur les violences sexistes et sexuelles que ces femmes vivent.

On y découvre le quotidien de ces femmes qui vivent dans leur chair le double prix de leur précarité, ne pouvant pas se permettre d’aller avorter en Angleterre ou en Hollande. Dans les années 70, des centaines de femmes meurent tous les ans des conséquences d’un avortement clandestin. Annie embrasse la lutte pour la libération de son corps dans tous les aspects de sa vie, ne tolère plus le sexisme autour d’elle, décore avec des affiches du MLAC les vestiaires de son usine de matelas, elle s’organise. Derrière la colère d’Annie il y a tout un mouvement pour le droit à l’avortement, qui aurait mérité davantage de temps d’écran.

Un retour éclairant sur le mouvement pour le droit à l’avortement et la contraception

En août 1972, la méthode Karman arrive en France, dans l’appartement de l’actrice et militante Delphine Seyrig. C’est autour de cette méthode exportée de Californie, aussi appelée “avortement par aspiration” que va s’organiser le MLAC. La technique est révolutionnaire en ce qu’elle permet un avortement simple, peu cher et ne passant par aucune anesthésie. Ce qui surprend les femmes du film qui se préparaient à ne pas sortir vivantes de l’opération ou à ressentir une immense douleur comme celle provoquée par les curetages sans anesthésie.

Le mouvement va organiser des médecins et des militantes pour pratiquer et revendiquer un accès libre et gratuit à l’avortement. Ensemble, ils vont revendiquer la possibilité du choix des personnes qui veulent avorter, et mettent en avant l’autogestion vis-à-vis de l’avortement, tout en revendiquant que celui-ci soit dépénalisé et pris en charge par les services publics de santé.

Progressivement, plus de 300 permanences seront organisées sur le territoire, ce réseau va également œuvrer à informer et sensibiliser les femmes à la contraception et l’éducation sexuelle. On compte au moins 15 000 adhérentes, sachant que si l’avortement était effectué gratuitement pour tout le monde, il était demandé d’adhérer à l’association. En son sein, le MLAC regroupe des organisations qui vont de la gauche institutionnelle à l’extrême-gauche (Parti Socialiste, Ligue Communiste Révolutionnaire, Lutte Ouvrière), mais aussi des femmes et des hommes non organisés.

Ce mouvement se naît dans la continuité de la vague de lutte des classes qui a secoué le monde entier en 1968. Comme le rapporte Michelle Zancarini-Fournel, historienne : « Au printemps 1973, au moment même où est fondé le MLAC, en même temps que l’espérance – déçue – d’une victoire de la gauche aux élections législatives, se développent un large mouvement lycéen et des grèves d’OS qui paralysent la production d’automobiles, symbole de la consommation de masse des Trente Glorieuses. »

Michelle Zancarini-Fournel rapporte aussi que le MLAC dénonce le double discours du gouvernement français ainsi qu’« une politique familiale « malthusienne et raciste » dans les DOM-TOM où, à l’inverse de la métropole, sont promus avortement et contraception pour éviter le développement de la natalité et où les allocations familiales ne sont pas versées aux mères  ». Un autre visage de la lutte pour le droit à l’avortement, et de la volonté de contrôle du corps des femmes par l’impérialisme français.

Au cours de l’été 1974, le MLAC organise un gigantesque tour de France, pour visibiliser la lutte pour le droit à l’avortement. Les grands camions, ornés de banderoles, s’arrêtent partout en France pour informer et mobiliser, avec des escales emblématiques. Le 19 juillet, c’est à Romans que le car s’arrête pour soutenir une grève de femmes dans un atelier de chaussures, et quelques jours plus tard à Besançon pour soutenir l’occupation de LIP, l’entreprise de montres. À l’image de l’effervescence qui traverse le pays au moment de l’émergence du MLAC, ce tour de France pour le droit à l’avortement se mêle aux contestations qui secouent le monde.

Après la loi Veil, la lutte continue !

Le film commence un an avant la loi Veil. Au début, on peut craindre un « happy ending », qui, avec un plan rapproché sur le visage de la ministre de la santé tout sourire, fermerait le combat d’Annie et de toutes celles qui ont lutté pour l’avortement sur les bancs du parlement. Mais bien heureusement la réalisatrice prend le point de vue de la puissance de la lutte collective. Après l’adoption de la loi et l’émotion suscitée par cette victoire énorme arrachée par des années de lutte, les personnages du film se retrouvent assis dans l’herbe, et les avis divergent. « Et la clause de conscience ? Et les médecins sont-ils formés ? Comment va-t-on s’assurer que la loi soit appliquée ? ». Les interrogations fusent. « On va perdre tout notre savoir » s’inquiète Annie, qui déplore que la loi Veil provoque un retour aux pratiques médicales froides qui se déroulent sans aucune considération sensible des patientes et empêche l’organisation collective qui les avaient menés jusqu’à cette victoire. Une autre militante s’inquiète aussi du fait que la loi ne mentionne pas les mineures ni les femmes immigrées qui souhaitent avorter.

L’adoption de la loi Veil marque la disparition progressive du MLAC, mais la réalité a en effet montré que de nombreux comités de base du MLAC ont trouvé la loi insuffisante. De fait, certaines unités du MLAC vont se maintenir et continuer le combat, pour assurer l’application de la loi dans les hôpitaux publics : le combat ne s’arrête donc pas aux portes de la loi.

Un film émouvant à voir et à revoir, car le combat pour le droit à disposer de nos corps est encore d’actualité, comme le montre la fermeture de nombreux centres où se pratiquent les IVG par le gouvernement plus soucieux de privilégier les profits que l’accès aux soins des classes populaires. Ce film est une ode à l’auto-organisation politique, à ses joies et à ses peines, qui peuvent mener à des victoires qui en amènent d’autres. À l’heure où les droits reproductifs sont attaqués par les gouvernements réactionnaires et libéraux, le film montre qu’encore une fois, face au système capitaliste patriarcal, c’est en s’organisant que nous vaincrons. Comme un hommage particulier à une lutte collective, Annie nous donne le courage et la colère pour construire les combats de demain !


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