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Politique

Violences patriarcales

Affaire Quatennens : toujours pas d’enquête interne, LFI s’en remet encore à la justice

Suite aux nouvelles déclarations de Céline Quatennens, LFI n'a toujours ouvert aucune enquête interne. Alors que la direction conditionne toute décision au résultat de la procédure en justice, certains secteurs de LFI dénoncent cette gestion.

mardi 29 novembre 2022

Crédit photo : ALAIN JOCARD / AFP

Céline Quatennens dénonce des violences physiques et morales répétées

Mercredi dernier, les déclarations de Céline Quatennens concernant les violences commises par son ex-conjoint, le député insoumis Adrien Quatennens, ont remis en cause le discours qui prédominaient jusque-là sur l’affaire. Deux mois après l’éclatement de l’affaire, Céline Quatennens a rendu public un communiqué où elle explique prendre la parole « contre son gré », pour « rééquilibrer les choses ».

Pointant « une version très personnelle » mise en avant par son ex-conjoint - qui décrivait en octobre dernier « une seule gifle dans un contexte d’extrême tension et d’agressivité mutuelle » - elle y déclare : « il m’est désagréable que mon mari minimise les faits publiquement en jetant le discrédit sur ma personne ». Réfutant tout « contexte d’agressivité mutuelle », elle explique : « cela fait plusieurs années que je subis ses colères, ses crises, des violences physiques et morales ». Et ajoute : « j’ai voulu le divorce à trois reprises, à chaque fois sous la pression je suis revenue en arrière ».

Des accusations qu’Adrien Quatennens, par la voix de son avocate, a nié en bloc. Sur BFMTV, l’avocate du député dénonçait ainsi le même jour des déclarations mensongères, expliquant : « ces accusations portées à l’encontre de mon client ne sont pas réelles ». Réfutant toute « nouvelle affaire Quatennens », elle affirmait que « la justice n’a pas été capable de démontrer que ces faits étaient réels » et « n’a décidé de ne retenir que deux faits : la gifle et les SMS réitérés ».

Le groupe parlementaire de LFI, quant à lui, a déclaré dans un communiqué : « pren[dre] au sérieux cette parole [de Céline Quatennens], les accusations graves qui ont été formulées et qu’Adrien Quatennens récuse par la voix de son avocate » et expliqué : « une fois la décision de justice rendue, notre groupe décidera collectivement des suites à donner en son sein. Jusque-là, Adrien Quatennens ne participera pas à l’activité de notre groupe parlementaire ».

Toujours pas d’enquête ni de sanctions : LFI continue à minimiser l’affaire

Des déclarations qui montrent que, malgré l’aggravation des accusations visant le député, la direction de LFI persiste et signe dans sa gestion très problématique de l’affaire Quatennens. Le communiqué du groupe parlementaire LFI n’annonce en effet pas de nouvelle « sanction » mais le maintien de la situation actuelle. Le texte fait bien attention à ne parler ni de suspension ni d’exclusion du groupe, mais précise que le député « ne participera pas » à l’activité parlementaire. Le retour controversé d’Adrien Quatennens, souhaité par Mélenchon, est donc reporté et conditionné à une décision de justice. En attendant, l’absence du député, en « arrêt maladie » jusque mi-novembre, sera simplement prolongée.

De fait, malgré des accusations toujours plus graves, la direction de LFI refuse toujours d’ouvrir une enquête interne au mouvement. Or, sans l’ouverture d’une telle enquête, il est impossible de recueillir la parole de la victime, encore moins de la prendre « au sérieux » comme le prétend LFI. Cela interroge d’autant plus que des enquêtes internes ont été ouvertes dans les cas de Taha Bouhafs et Eric Coquerel. Pourquoi ne pas faire de même lorsque c’est le numéro 2 de LFI qui est visé par de graves accusations de violences sexistes ?

Ce refus réitéré montre que, loin de prendre « au sérieux » la parole de la victime, la direction de LFI refuse obstinément de traiter l’affaire au sein de l’organisation, la déléguant à 100% à la justice. Cette gestion, si elle pose le problème de l’impasse de la voie judiciaire, illustre aussi que LFI continue, malgré les graves accusations, à considérer l’affaire comme un « divorce conflictuel » (Jean-Luc Mélenchon), ou une « déchirure conjugale » (Alexis Corbière ce jeudi), ce qui revient à affirmer que la victime et l’auteur des violences ont des torts partagés. Une position problématique du point de vue des principes féministes.

Une gestion qui divise LFI : plusieurs sections de jeunesses la dénoncent publiquement

Cette gestion a pour conséquence de minimiser les violences et la gravité de l’affaire, nourrissant le doute et le discrédit sur la parole de la victime. Cette orientation est défendue et impulsée par le noyau de direction de LFI, de Jean-Luc Mélenchon à Alexis Corbières, jusqu’à Manuel Bompard, qui ont été les premiers à défendre Adrien Quatennens. Une gestion qui, selon Clémentine Autain, a pour fondement le fait que Mélenchon aurait : « l’intime conviction qu’il ne s’agit pas de violences répétées ».

Face à cette gestion, des voix commencent à s’élever au sein de LFI, interrogeant notamment l’absence d’enquête interne et de sanctions prises à l’encontre du député. Des divergences qui se sont déjà exprimées lors de la rédaction du communiqué du groupe LFI comme le rapportent plusieurs médias dont RMC : « deux lignes se sont affrontées parmi les responsables LFI. […] D’un côté les plus nombreux, les proches d’Adrien Quatennens qui travaillaient depuis plusieurs jours à son retour. Et de l’autre, quelques élus très féministes [sic] ». A. ce titre, « une première version, non publiée, soutenait plus fermement Adrien Quatennens », avant qu’un compromis ne soit trouvé.

Toutefois, l’article souligne qu’à la sortie : « des députés sont gênés, certains même mal à l’aise avec l’idée de conditionner son retour [d’Adrien Quatennens] à la décision de justice. “On sait que la parole des femmes est rarement entendue par les tribunaux", s’agace une participante ». L’article continue : « quant à la question de l’exclusion d’Adrien Quatennens du groupe, elle s’est bien posée. Mais opposition catégorique des députés les plus influents ».

Au sein de la base des militant-es, plusieurs sections de jeunesse LFI ont dénoncé publiquement cette gestion. Les Jeunes Insoumis-es de Poitiers ont appelés à « l’exemplarité » et à « l’exclusion du groupe parlementaire d’Adrien Quatennens ». Les Jeunes Insoumis·es de Strasbourg vont dans le même sens : « l’éthique politique d’exemplarité qui doit guider nos pas conduit aujourd’hui sur un chemin dont l’aboutissement ne peut qu’être la démission d’Adrien Quatennens ». Ils dénoncent le « signal délétère » que renvoie la présence d’Adrien Quatennens dans le mouvement « aux auteurs de violences sexistes et sexuelles ».

Un signal catastrophique pour la lutte contre les violences sexistes et sexuelles

La gestion problématique de l’affaire Quatennens constitue un signal catastrophique pour la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. La première ligne politique des insoumis a été de soutenir son député, avant de centrer sa défense sur une gradation des faits de violence, mettant en avant qu’« une gifle n’est pas acceptable mais pas égale à un homme qui bat sa femme tous les jours ».

Cette idée de gradation des faits de violence et des sanctions peut évidemment s’entendre, mais dans le cas présent et en l’absence d’enquête, elle part d’une adhésion pleine et entière au seul discours d’Adrien Quatennens, en présentant la gifle comme un acte « isolé ». Une logique contradictoire avec la réalité des violences conjugales, le plus souvent inscrites dans un continuum de violences comme l’ont dénoncé de nombreuses militantes féministes.

C’est ce que souligne la gauche écosocialiste, collectif au sein de LFI, qui soutient Céline Quatennens dans un communiqué : « Toutes les études montrent qu’hélas, il y a un continuum dans les violences exercées contre les femmes. En cela, les éléments que le député reconnaissait lui-même, comme les deux mains courantes et le dépôt de plainte de Céline Quatennens, constituaient un signal d’alerte ». Avant d’ajouter, « la déclaration de Céline Quatennens du 23 novembre rend la situation plus claire encore ».

Plutôt que de prendre « au sérieux » la parole des femmes, et d’ouvrir une enquête permettant l’application de sanctions, la direction de LFI a ainsi fait primer la défense du député, numéro 2 de LFI, sur la défense de Céline Quatennens et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

Face au patriarcat, réaffirmer que la justice est une impasse

Le choix de la direction de LFI, qui s’en remet uniquement à la justice à des fins de défense d’appareil, a par ailleurs pour corrélat de réhabiliter l’institution dans la gestion des violences sexistes et sexuelles. En ce sens, Alexis Corbière a par exemple déclaré : « Je connais les deux, je ne m’en mêle pas. Cette affaire doit être réglée dans le bureau du juge ». Il réaffirme ainsi l’idée dominante selon laquelle il s’agit avant tout d’un conflit privé entre deux individus que seule la justice peut régler.

Or, précisément, il ne s’agit pas d’un problème individuel ou culturel, mais d’un long continuum de violences systémiques que la justice participe à entretenir. On peut ainsi souligner que la justice a déjà choisi de ne pas retenir certains éléments apportés par Céline Quatennens, notamment le caractère répété des violences. C’est ce que pointe un député LFI, mais pour le revendiquer : « il y a des choses qui ont été opposées par Céline Quatennens et qui n’ont pas été retenues. Si le match judiciaire n’a pas pris en compte les éléments, il y a peut-être des raisons ».

Alors que l’impasse de la justice et de l’État pour traiter les violences sexistes et sexuelles est connue, difficile de ne pas voir dans la centralité accordée à l’institution dans la gestion de l’affaire Quatennens un moyen de « classer l’affaire » pour sauver ce qu’il reste de la carrière de son député. Dans le même temps, ce choix reflète les limites d’une stratégie qui se situe dans le cadre du système existant et considère qu’il est possible d’en finir avec les violences sexistes et sexuelles en réformant les institutions actuelles.

Contre cette logique, il s’agit de réaffirmer que pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, la voie de la justice pénale est sans issue.