Débrayage et perspectives contre un géant du pétrole

A Total Grandpuits, "la détermination de la grève est très forte"

Adrien Cornet, salarié Raffinerie Grandpuits, élu CGT

A Total Grandpuits, "la détermination de la grève est très forte"

Adrien Cornet, salarié Raffinerie Grandpuits, élu CGT

Adrien Cornet est délégué syndical CGT à la raffinerie de Total à Grandpuits. Cela fait près de deux semaines que les travailleurs du site sont en grève contre l’arrêt des activités de raffinage, les suppressions d’emplois et la dégradation de leurs conditions de travail. Dans cet entretien, il revient sur la situation du conflit contre le géant de la pétrochimie et les perspectives de la lutte.

Crédit photo : O Phil des Contrastes

RPD : Cela fait près de deux semaines que vous êtes en grève contre la suppression de 700 d’emplois directs à la raffinerie de Total à Grandpuits. Où en êtes-vous de la grève ?

Adrien Cornet : On est entrés en grève reconductible le 4 janvier. La grève se passe très bien, il y a beaucoup de détermination. Il y a plus de 98 % de grévistes chez les travailleurs postés. C’est très intéressant parce qu’on voit beaucoup de choses se dégager au bout de quasiment deux semaines de grève, notamment le fait de voir l’auto-organisation se mettre en place au sein de la raffinerie, ce qui n’est pas la tradition à la base. C’est-à-dire qu’on a élu un comité de grève, avec des délégués de ligne, avec un ou deux délégués qui organisent complètement la grève de manière démocratique. C’est vraiment les grévistes qui sont au pouvoir, et on voit à quel point ça leur fait du bien de prendre conscience de leurs forces et de constater, dans les faits, le pouvoir qu’ils ont sur la grève. Donc de décider quand on commence, comment on fait et comment ça doit se terminer, si ça doit se terminer. Donc, le moral est bon et la détermination est très forte !

RPD : Comment est-ce que vous vous organisez au niveau de la grève ? Comment sont prises les décisions ? Nous avons eu des échos de la mise en place d’une commission de femmes, en quoi cela consiste ?

AD : Les prises de décisions sont toutes faites en assemblée générale. Cette assemblée est souveraine. On a ensuite un comité de grève qui se réunit tous les deux jours et qui prend des décisions sur certains aspects de la vie courante du piquet et pour organiser et relayer l’information, faire de la communication dans les différentes lignes de quart (c’est-à-dire les équipes) et en assemblée générale. Cela permet à des non syndiqués, mais aussi à des syndiqués sans mandat de prendre la parole. Ça leur donne du courage et ça fait ressortir des choses très positives.

La commission de femmes, c’est d’abord un groupe de femmes sur Facebook qui s’est organisé pour soutenir les raffineurs, parce que les femmes de raffineurs ne voulaient pas rester passives. Au début c’étaient trois ou quatre femmes qui voulaient participer à la grève, un groupe où les femmes partagent leur galère, sur ce que c’est que d’être en couple avec un ouvrier en 3x8, les galères en termes de garde d’enfant, donc beaucoup de galères qui sont liées au quotidien et à la grève. Aujourd’hui elles sont une trentaine et il y a des demandes quotidiennes de rejoindre le groupe. Il y a un vrai collectif qui s’est créé.

RPD : Entre-temps, le carburant ne sort plus de la raffinerie. Qu’est-ce que cela implique pour Total et pour les grévistes ?

AD : Le carburant sort très peu, mais pas à cause de la grève. C’est juste à cause de la non-consommation du carburant. C’est pour cela que l’on n’a pas empêché les expéditions. Par contre, l’impact a lieu sur l’outil de travail. Notre revendication est que l’on ne touche pas à notre outil de travail tant qu’on n’aura pas répondu à nos revendications en termes d’emploi, de conditions de travail et de salaire. Cela veut dire qu’il n’y a pas de travaux pour le potentiel démantèlement de l’usine, ni pour autre chose.

RPD : Une des particularités de votre conflit est que vous cherchez à « faire sortir » la grève de la raffinerie et vous adresser à d’autres secteurs, en quoi est-ce que cela consiste ?

Aujourd’hui nous sommes en grève reconductible. Ça nous permet de dialoguer avec les secteurs qui subissent également des plans sociaux, même des plans sociaux déguisés, c’est-à-dire des suppressions d’emploi à travers des plans de départ volontaires. Dans le dialogue qu’on a avec les équipes qui se battent contre les licenciements, on dit qu’au-delà de se battre pour nous, on se bat pour la jeunesse de ce pays qui ne va plus trouver de travail si on accepte des milliers ou dizaines de milliers de suppressions d’emplois. Ça c’est un mot d’ordre qui est apparu deux, trois jours après le début de la grève : « On n’est pas là pour le fric, on est là pour nos enfants, pour la jeunesse de ce pays, de cette région, de Seine-et-Marne et qui demain auront à chercher un emploi ». Et Total a les moyens de payer. C’est pour cela que notre mot d’ordre reste « zéro suppressions d’emplois et zéro perte d’acquis en termes de conditions de travail et de sécurité ». Ce dernier point est très important. La sécurité industrielle au rabais est une des grandes peurs des travailleurs à la raffinerie, c’est la peur d’être confrontés de nouveau à des feux, ou à des accidents sans avoir une équipe dédiée à la sécurité. C’est un point d’inquiétude très forte.

On voit qu’il y a une solidarité qui est en train de se faire avec plusieurs équipes militantes qui se sont relayées sur notre piquet, du côté des copains et des copines de la SNCF et de la RATP, d’Hutchinson, de Monoprix, de Renault Lardy, de la Centrale de Nogent et de l’énergie, en général, de Safran Villaroche, des autres sites du groupe Total à travers la Coordination des raffineries, avec le soutien, au niveau des organisations et des partis olitiques, de la France insoumise, du NPA, de Lutte Ouvrière ou encore d’Europe Ecologie les Verts.

On veut faire comprendre à qu’il est possible de se coordonner, qu’il est possible d’affronter en-semble les choses et que si à Grandpuits il y a une victoire, cela va donner de la force aux travail-leurs ailleurs. L’État à très peur de ça. La Direccte, la Directions régionale des entreprises, de la con-currence, de la consommation, du travail et de l’emploi, et la préfecture, en l’occurrence les représen-tants de l’Etat et du gouvernement, nous ont reçus en disant qu’il fallait retrouver le dialogue avec la direction car sinon ça va faire tâche d’huile. Ils ont vraiment peur que ça se propage et qu’il y ait une giletjaunisation du mouvement ouvrier. Nous, on a tout intérêt à ce que ça se propage à d’autres secteurs. C’est ça qui peut faire peur aux patrons et ça peut aider à faire plier Total.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on est partie-prenante de la mobilisation du 23 janvier, pour chercher à regrouper les secteurs subissant des licenciements. La prochaine étape, ce sera de chercher à coordonner les secteurs qui sont ou qui se mettront en grève pour lutter contre les plans de licenciement et de suppressions d’emplois, parce que ce n’est que par le biais des grèves et de leur coordination que l’on arrivera à construire un véritable rapport de forces pour faire plier le patronat et le gouvernement qui est à son service.

RPD : On a dit au début que Total veut supprimer 700 emplois directs, ceux de Total et des sous-traitants. À ceux-là il faut ajouter les intérimaires. Avez-vous réussi à établir des liens avec eux ?

AD : Les CDD et les intérimaires sont très proches de nous, notamment ceux qui travaillent dans les équipes. Ils sont une cinquantaine. Les sous-traitants, eux, ont très peur, ils ont interdiction de faire des assemblées générales, ils sont très peu organisés, ils n’ont pas de syndicats chez eux, ils ont un rapport de forces très défavorable. S’ils sont grillés en participant à une grève, ils sont grillés alors dans tout le secteur du pétrole. C’est difficile pour eux de s’organiser. Mais on organise des tournées d’atelier pour aller voir ce qu’ils ressentent et pour discuter avec eux. Ils ont des propositions de mutation, mais ce sont des mutations forcées. J’en ai parlé avec un qui m’a dit qu’il habitait à cinq minutes de la raffinerie et que, maintenant, il était obligé d’accepter une place en Seine-Saint-Denis, c’est-à-dire à deux heures de route de chez lui en voiture. Il va faire quatre heures de transport tous les jours pour aller au travail ? S’il refuse cette mutation, il va sans doute être au chômage à la fin de l’année. Il ne faut donc pas les lâcher, il faut continuer d’aller les voir et on va continuer à faire le tour des ateliers pour discuter avec eux.

RPD : C’est bien connu que Total fait du greenwashing avec la fermeture de la raffinerie, c’est-à-dire que la direction de la multinationale la justifie au nom de la défense de l’environnement. Est-ce que les grévistes ont un projet alternatif à proposer ?

AD : Les grévistes proposent aux organisations écologistes avec lesquelles on est en lien de penser un projet alternatif. Là-dessus on a encore beaucoup de travail à faire. Mais le projet est lancé, le cahier de charges est lancé, on y travaille quasiment tous les jours dès qu’on a du temps. C’est assez encourageant de voir qu’il y a un dialogue qui se fait entre les militants écologistes et les raffineurs. On a quatre ans pour mûrir ce projet, pour le rendre concret et le proposer aux travailleurs. Nous, on veut un projet sous contrôle ouvrier car c’est nous qui produisons, donc on a la possibilité de garantir que ce soit un projet propre, respectueux de l’environnement et de la sécurité des travailleurs. C’est un projet en cours et après on va le proposer à des ingénieurs pour le concrétiser. En attendant, on poursuit la grève et on compte bien qu’elle s’étende et qu’elle serve d’exemple.

Propos recueillis par Camille Münzer

Ici donner à la caisse de grève des travailleurs et travailleuses de Total Grandpuits en lutte

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