Point(s) de vue

« Cimenter un bloc social capable de gagner contre un pouvoir autoritaire »

Stathis Kouvélakis

« Cimenter un bloc social capable de gagner contre un pouvoir autoritaire »

Stathis Kouvélakis

Une colère qui a explosé et qui est absolument légitime. Le chemin reste piégé et l’extrême droite est à l’affût. La course de vitesse est donc enclenchée. Voilà quelques-unes des idées développées par Stathis Kouvélakis, professeur en théorie politique à King’s College, à Londres.

Crédits : Gianni Giardinelli

Mouvement porté par les classes populaires ? Par les classes moyennes appauvries ? Par un ensemble composite de secteurs sociaux ? Par le monde du travail au sens large du terme ? Quelle serait votre définition, à la fois sociologique et politique, du mouvement des Gilets jaunes ?

Les éléments disponibles venant d’enquêtes sociologiques en cours confirment la perception que nous pouvons avoir à travers le contact direct avec les GJ, dans la rue ou des actions diverses. Le mouvement est majoritairement issu du salariat d’exécution, ouvrier et employé, essentiellement celui de la petite et moyenne entreprise et des services à la personne, auquel se joint une composante, minoritaire mais significative, d’« indépendants » (artisans, petits patrons, le bas des professions libérales etc.), proches à la fois socialement et spatialement de ces couches salariées. Il s’agit donc majoritairement des couches dont on peut dire qu’elles appartiennent « objectivement » à la classe ouvrière, au salariat d’exécution en col bleu ou en col blanc. Mais attention ! La composition sociologique objective est une chose, le discours et le type de pratiques dans lesquels l’acteur en question se reconnaît, et au moyen desquels il se construit – ce qu’en langage marxiste habituel on appelle « la conscience » – en est une autre. Les GJ ne se définissent absolument pas comme des travailleur.se.s ou des exploité.e.s, mais comme des « citoyens », des « gens », comme le « peuple », et, avant tout peut-être, comme des « Français ». Les symboles unificateurs du mouvement se réfèrent exclusivement à la nation (drapeau tricolore, Marseillaise), et ignorent tout ce qui fait référence au mouvement ouvrier et à la tradition des luttes sociales.

L’une des raisons réside dans l’hétérogénéité sociale du mouvement, due notamment à la présence des « indépendants », mais ce n’est pas la seule, ni même la raison principale. Derrière ces formes de subjectivation, il y a les décennies de « sens commun » au cours desquelles les classes populaires ont été façonnées par le discours et les dispositifs matériels du néolibéralisme et par la diffusion de thèmes identitaires, nationalistes et racistes. Des thèmes qui sont loin d’être l’apanage de la seule extrême-droite, puisqu’ils ont été de plus en plus intégrés et promus par le mainstream politique. Quant au mouvement ouvrier et syndical, son affaiblissement extrême peut être considéré comme la cause efficiente de ce processus dans son ensemble. Tout cela place les forces de la gauche sociale et politique avec une orientation de classe dans une position de grande faiblesse et, à l’inverse, favorise la possible capitalisation du mouvement par l’extrême-droite, et, éventuellement, par de nouveaux acteurs issus de secteurs du mouvement et se situant dans la mouvance d’un « populisme de droite », du type des Cinq Etoiles italiennes.

Dans votre dernier texte, « Gilets Jaunes, l’urgence de l’acte », publié dans la revue Contretemps, vous soulignez que, pour avancer, « le mouvement est condamné à réinventer la roue, à savoir trouver des formes de structuration, créer des espaces de délibération et de coordination, bref se soumettre aux lois universelles d’une action collective démocratique ». S’agit-il d’une question de structuration, uniquement, ou aussi de la façon dont ces « formes de structurations », démocratiques et auto-organisées, sans doute, devraient être investies par le mouvement ouvrier, au sens large du terme ?

Pour les raisons que je viens d’évoquer, ce mouvement se développe en extériorité au mouvement ouvrier, et même dans un rapport de méfiance, voire d’hostilité, à l’égard de son expression syndicale, parfaitement réciproque du reste. Par ailleurs, la croyance illimitée dans les vertus du « basisme », assez logique dans un mouvement qui regroupe essentiellement des novices en matière d’action collective, combinée au recours quasi-exclusif aux réseaux sociaux comme moyen de communication et de coordination, court-circuite le nécessaire débat contradictoire et favorise l’émergence de formes charismatiques et plébiscitaires de leadership. Il est donc indispensable que le mouvement se dote d’espaces d’auto-organisation, les seuls qui peuvent assurer son autonomie et son efficacité, et même, tout bonnement, son existence dans la durée. Des initiatives comme celles des GJ de Commercy, de Saint-Nazaire ou de Rouen vont dans ce sens, il est crucial qu’elles donnent des résultats concrets. Si elles y parviennent, une jonction pourra alors s’opérer avec le mouvement ouvrier, qui respectera l’autonomie de chacun et coupera court à des velléités, ou des soupçons, de dilution ou de récupération.

Pour qu’une telle perspective se concrétise, il faut toutefois que le mouvement ouvrier, et en particulier les syndicats, procède à une autocritique en acte de son discours, et, surtout, de ses pratiques. Les rituels bureaucratiques des journées de grèves « saute-mouton », des « manifs pépères » et des « plannings d’actions » ont fait la preuve éclatante de leur inefficacité et apparaissent comme une pure perte de temps, si ce n’est comme une provocation, aux yeux de tou.te.s celles et ceux qui veulent s’engager dans une véritable lutte contre le cours actuel des choses. La convergence des luttes implique un réexamen profond des modalités d’action et d’organisation, mais aussi de l’ordre et du type de revendications, que porte le syndicalisme. Celui-ci est appelé à se réinventer et montrer en particulier qu’il peut prendre en compte les besoins des secteurs surexploités et atomisés du salariat qui forment le gros des troupes des GJ et qui échappent pour l’instant presque entièrement à sa sphère d’influence.

Dans quelle mesure le mouvement des Gilets jaunes est l’expression de la crise des structures habituelles de représentation à gauche de l’échiquier politique ? S’il se définit « ni de droite, ni de gauche », faut-il en conclure qu’il est, au moins partiellement, relié à des secteurs d’extrême droite, ou qu’il s’agirait d’un « mouvement factieux », comme le prétend le gouvernement ?

Soyons clairs : c’est la première fois dans l’histoire des mouvements sociaux de ce pays que des secteurs « de gauche » se retrouvent dans un même mouvement avec des secteurs d’extrême-droite. Ceux-ci recouvrent à la fois des éléments organisés, très minoritaires, et, surtout, ce que l’on peut désigner comme la base populaire du lepénisme, qui se trouve pour l’essentiel dans les secteurs sociaux dont sont issus les GJ. Le problème principal n’est pas tant dans la présence des éléments organisés, même s’il faut être très vigilant.e.s à l’égard de dérives comme celles du SO du cortège parisien lors de l’acte X [le 19 janvier, de nouvelles agressions d’activistes d’extrême droite s’étant produit, à Paris, à l’encontre de militant.e.s du NPA, le 26 janvier, NdlR] mais plutôt dans la prégnance diffuse de thèmes nationalistes et racistes parmi des participants non-encartés – et qui d’ailleurs ne se reconnaissent pas nécessairement dans l’extrême-droite. On a vu ainsi apparaître au sein du mouvement un antisémitisme sous sa forme « classique » d’« anticapitalisme de pacotille » (« Rothschild », la « finance juive ») et un discours anti-migrants parfois virulent et prenant une forme complotiste (notamment autour du « pacte de Marrakech »).

Tout cela doit être combattu avec la plus extrême fermeté, a fortiori lorsque de tels propos émanent d’individus qui se présentent comme des porte-paroles du mouvement. Une lutte est actuellement engagée, aussi bien à l’intérieur des GJ que dans l’ensemble de la société française, pour savoir dans quelle direction s’orientera la grande – et profondément légitime – colère populaire. Dans cette lutte, les forces qui entendent défendre les intérêts des dominé.e.s et des exploité.e.s doivent intervenir pour désigner les véritables adversaires, les forces responsables des injustices et des inégalités : certainement pas les « migrants » ou les diverses minorités stigmatisées, ni une vague « caste », terme fourre-tout qui prête à toutes les confusions, mais le capital, la classe de celles et ceux qui, parce qu’ils/elles détiennent le pouvoir économique se subordonnent les pouvoirs politique, médiatique et culturel.

Il faut donc partir des revendications les plus concrètes, les plus immédiates et les travailler pour en faire ressortir leur contenu de classe. Quelques exemples : pour l’augmentation des salaires, pas pour des « gains de pouvoir d’achat » obtenus en diminuant les impôts ou les cotisations sociales ; pour la justice fiscale, et non pas « contre les taxes », en exigeant la suppression du CICE, qui coûte aux finances publiques dix fois plus que celle de l’ISF, et de la « flat tax », et le retour à une taxation conséquente des grosses entreprises ; pour la justice sociale, avec la fin de l’austérité, donc davantage de dépenses publiques (en rupture donc avec les normes des traités européens) mais orientées en faveur des vrais besoins sociaux et écologiques (santé, éducation, transports en commun, économies d’énergie) ; pour une véritable rupture démocratique avec le régime de la Ve République, véritable clé de voûte de l’hégémonie bourgeoise dans ce pays, rupture qui implique la suppression du présidentialisme, une démocratisation profonde des institutions, et l’instauration de formes de contrôle populaire de la vie sociale – qui s’étendent à l’économie.

Un tel « programme d’urgence », autour de revendications « transitoires », radicales mais correspondant aux besoins immédiats et formulées dans un langage compréhensible par la « majorité sociale », peut cimenter un bloc social capable de s’opposer de façon victorieuse à un pouvoir autoritaire, discrédité mais d’autant plus déterminé à poursuivre son œuvre de destruction.

Propos recueillis par RPDimanche

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